On se pense parce que les autres nous pensent, parce que nous accordons, nous avons accordé de la valeur à ce fait. (L’autre ayant été valorisé par principe)
C’est parce que nous croyons justifié et utile que les autres nous pensent que nous nous pensons ; c’est parce que nous nous croyons, nous-mêmes, justifiés, grandis, par le fait que les autres nous pensent, que nous tenons à nous penser.
Ainsi, c’est en tant qu’objets de pensée – les pensées des autres ou nos propres pensées qui sont la mémoire de ce qu’on nous a dit -- que nous croyons être légitimes et reconnus. C’est en tant qu’objets de pensée que nous croyons exister.
Ainsi, il nous faut toujours -- tel Antée qui retrouvait son énergie dans le contact avec la terre -- tirer notre existence de raisons, de références, de concepts à notre usage. Sans eux, on n’est rien, c’est le vide, l’angoisse. Sans eux, que vont dire les autres….
Notre existence en dépend absolument.
La valeur et le sentiment, voilà notre besoin et ce que nous apporte la pensée..
Quoi de plus inimaginable, dans notre société, que de mépriser, d’ignorer toute valeur s’il s’agit d’en faire l’attribut d’une personne ou de s’en servir comme d’un savoir. Ignorer les jugements de valeur au sujet des hommes, des exploits, des oeuvres !. Ignorer les valeurs des autres !. Ignorer ce que les concepts humains peuvent exprimer de grandeur ou de qualité humaines !. C’est à dire les oublier.
Quoi de plus inimaginable, dans notre société, que de mépriser ou d’ignorer tout sentiment s’il s’agit d’en faire ou d’en tirer quelque chose de personnel ou d’en faire un savoir.
Non personnels, non théorisés, valeur et sentiment font partie de la vie, de la vie dans le monde, et à ce titre, ils sont tout à fait précieux et intéressants.
C’est comme un phénomène naturel étonnant. Ces pensées de valeur, ces sentiments, personne ne les pense ou ne les éprouve, au sens ou personne ne peut dire qu’il les « fait ». Qui pense les pensées ? Qui fait naître ces sentiments ? Mystère.
Dans ces conditions, pas d’idée ici d’une personne qui serait concernée, visée, interpellée par un auteur, un responsable de ces valeurs et sentiments. Il n’y en a pas . Il se passe ici, la même chose que là-bas : un phénomène naturel sans propriétaire connu.
Nous avons vu que c’est toujours après coup, l’instant d’après, que la pensée intervient pour attribuer ce qu’elle nomme (ah telle émotion, ah tel désir, tel émoi, telle impression, telle intention, mauvaise, bonne, anormale etc) à quelqu’un : le sujet ou le complément dans la pensée.
Notre vie sera ce que nous aurons voulu ou choisi (ou plutôt ce qu’on nous aura fait vouloir) qu’elle soit en fonction de nos critères de caractérisation, de qualification, de jugement ; nous n’avons pas d’autre moyen de lui donner un nom que ces critères-là. Connaissance = séparation du connaisseur d’avec le connu. Oui, mais connaissance = une certaine forme de caractérisation du connu en fonction du mot ou du concept retenu. Plus les critères sont utopiques ou pathogènes et plus la vie sera pénible.
La valeur ou le sentiment ? Soi se repaît d’eux, se fortifie grâce à eux quand ils lui sont destinés. Car c’est son manque.
Petit, médiocre, face au monde, discrédité face à l’Homme, au modèle, le soi souffre d’une blessure narcissique ineffaçable. (Qui peut penser à lui-même sans être déçu. Soi-même est toujours décevant par rapport à tous les idéaux, les modèles qu’on lui sert. Plus on pense à soi, et plus on est déçu. Penser à soi est le problème) il cherche la considération, le compliment, la reconnaissance, l’élection.
Séparé du monde, séparé des autres, par la pensée et dans la pensée (différences, idées sur soi et l’autre) le soi cherche l’amour, l’union, la communion, l’étreinte.
Ainsi on verra toujours le chercheur, le penseur, chercher des valeurs et promouvoir ses valeurs quand il en a trouvées dans l’espoir qu’elles convaincront les autres. On verra toujours le chercheur, le penseur se panser, se faire du bien en s’appropriant ou se réclamant des sentiments qu’on lui porterait personnellement.
Tout ceci se fait en pensant et en tirant de ses pensées les bénéfices cités. Tout ceci se fait dans l’espoir, vain, de parvenir à quelque chose de sûr, de définitif. Une valeur et un sentiment permanents.
Globalement, confusément, on peut rassembler tout cela sous le concept « bien ». Quelle pensée, quelle parole n’a pas comme raison d’être : le bien, quel que soit le domaine où il s’applique (morale, art, culture, société, psychologie etc) Peut-on penser sans penser que l’on pense le bien ? Un plaisir.
Recherche du bien qui manque, du bien dont on a besoin. Je suis bien, je connais le bien, je vous conseille ce bien, vous êtes bien, (ou le contraire). Qu’est-ce que je suis bien de penser au bien, de promouvoir le bien. Je ne pourrais pas parler si je n’étais pas convaincu de penser au bien, de servir, de promouvoir le bien. C’est pour ton bien, c’est pour mon bien.
C’est un phénomène naturel suite au conditionnement toujours très idéologique. Ce n’est ni bien ni mal.
Quoi de plus décourageant, démobilisant, car en même temps vrai, que de dire d’emblée au moraliste, au psychologue, au religieux, au philosophe : quoi que vous trouviez, à quelque conclusion que vous arriviez, ce sera bancal, éphémère, non approprié à moi et cela sert surtout votre intérêt.
C’est l’histoire. Une histoire naturelle qui fonctionne toute seule. On a appris les mots, les concepts, les idées, on a appris la logique, tout cela est restitué avec plus ou moins d’adresse, (cela dépend de l’entraînement subi et de ses capacités) mais on a aussi admis les présupposés, les critères d’après lesquels on juge. On ne saurait dire pourquoi on a admis ces critères et ces présupposés. Tout commence toujours par de l’arbitraire ou une affirmation gratuite.
C’est l’histoire parce que tout part d’un arbitraire.
Tous les évangiles, par exemple, (ceux qui ont été influencés par eux en ont-ils pris conscience) tout ce qui est écrit, repose sur l’affirmation par Jésus qu’il est le messie ou qu’il est envoyé par Dieu pour annoncer sa parole. Si on récuse cela ou si on met en doute cela, on peut poser sans cesse la question : mais vous affirmez ceci, vous prescrivez cela, et tout cela repose sur des critères de bien. Mais qu’en savez-vous que ce sont les critères de bien ? L’affirmation que c’est bien (de faire ceci, d’agir comme cela) ne vaut pas pour preuve que c’est bien.
Il faut avoir la foi, seulement la foi, après, on s’arrange pour la justifier, on arrive toujours, quand on cherche, à trouver un intérêt à des paroles.
Le bien ? Le mien ? Mais il faut que je réfléchisse, que je m’examine, pour essayer de voir quel est mon besoin. Et encore ce besoin risque-t-il fort d’être différent dans quelque temps.
Votre bien ? Mais je ne vais pas décider pour vous. Encore moins vais-je décider du bien de tout le monde !. Et encore, encore moins vais-je décider du bien de tout le monde tout le temps, statuer, décreter que mon idée du bien est le bien de tout le monde tout le temps ! !
Tout ce savoir sur le bien, la valeur, les sentiments, le beau, le bon, deviendra le savoir d’un sujet qui sait. Que vaut, que peut, un tel sujet devant la vie ? Ce sujet est-il vraiment vivant ? Il va réciter sa leçon, « ramener sa science », servir le discours ambiant ou ses maîtres, se donner bonne conscience. Pas d’amour dans le sujet, mais amour accueillant ce sujet.
Les bonimenteurs dont nous parlons nous saoûlent de bonnes paroles (bons conseils, bonnes pistes, bonnes normes etc) Ils nous cherchent des poux. Ils s’occupent du bien des autres. Qui le leur a demandé ? Personne, ils obéissent à ce même impératif : avoir une bonne opinion d’eux-mêmes. C’est intéressé in fine. Qu’ils appliquent leurs solutions à eux-mêmes. Est-ce que ça leur réussit ? Pas vraiment. Ce n’est pas concluant. On écoute parce qu’on est en manque d’une bonne opinion de nous-mêmes. Le but est la bonne conscience, la bonne image de soi.
Recherche de sentiment et de valeur pour soi.
On voit bien comment le point de vue pourrait se renverser . On part d’une valeur, d’un sentiment, d’un bien dont la justesse, la valeur, sont fournis et certifiés par la socio-culture et appliqués à un objet de pensée toujours en manque. C’est se considérer de l’extérieur. Et on arrive à une expérience faite à partir d’ici, où on est, à partir de sa conscience. C’est un retour à l’individu, mais pas à un individu-soi, à un individu exemplaire du vivant.
Au lieu d’aimer les êtres et les choses, suivant la tendance de la pensée, les hommes investissent, aiment des idées, des concepts, des jugements, des conclusions – tout ce à quoi aboutit la phrase -- devenus indépendants voire étrangers voire indifférents à leurs référents. On ne prend pas souvent la peine de vérifier si ce qui est désigné par les mots existe, si ce qui est décrit, jugé par les mots est tel que les mots le prétendent. Le mot devient un objet pour l’esprit.
Cet affranchissement par rapport aux valeurs et aux sentiments pour les mots ou exprimés par les mots représente, évidemment, un affranchissement par rapport au rôle, à la fonction paternels et maternels, qu’ils soient incarnés ou symboliques. Aucune illusion, aucun fantasme, aucun attachement, aucun espoir, aucune admiration, aucune dette de ce côté-là. Rien.
Se libérer de la morale chrétienne :
L’autre, on n’est pas obligé de le trouver intéressant…
on n’est pas obligé d’être aimable….
on n’est pas obligé d’en faire notre préoccupation du moment…
on n’est pas obligé de lui donner la priorité….
on n’est pas obligé de lui chercher des qualités….
on n’est pas obligé de partager ses émotions et ses sentiments…..
on n’est pas obligé de l’aider…..
on n’est pas obligé d’en faire un but ou une valeur…..
quel qu’il soit
quand il parle.
L’autre est sans valeur. Cela ne veut pas dire qu’il n’est rien par rapport ou comparé à nous ou qu’il nous est inférieur, mais que les critères dont on pourrait se servir pour l’évaluer n’ont aucune valeur. Et bien sûr, les valeurs humaines qu’il propose n’ont aucun intérêt. Si vous lui accordez de la valeur, vous le placez au-dessus de vous. C’est le sens du mot valeur : désirable ou supérieur.
Projeter sur le monde et les autres, imaginer, des valeurs, des sentiments – ce qu’on n’arrête pas de vous encourager à faire -- c’est se rendre malheureux, parce que l’on s’en sent exclu. Personne, aucune institution, aucune société n’a inventé le bien ni n’en est le détenteur. Or, en l’absence de proposition d’un bien, d’un jugement à notre intention, qui parle encore ?
Il n’y a jamais aucune raison de se comparer à des paroles. Dans les mots, il y a le monde, mais il n’y a rien à notre sujet, rien qui nous dise qui nous sommes.
« Prisonniers de vos émotions ? Et si vous vous trompiez…Les sensations, les pensées, les émotions découlent directement de la pathologie du corps. Vous êtes pris dans une arnaque, celle du monde de la dualité; et vous pensez que c’est la réalité, que c’est puissant ! Être heureux ou malheureux est simplement le fonctionnement du mécanisme. Dé-rêver c’est voir le mécanisme, tapissé de vos croyances; c’est voir vos croyances, c’est les surprendre en action. Voyons ensemble comment fonctionne l’être humain dans ce rêve illusoire ! « (BETTY)
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