LE PENSEUR ET SON OBJET DE PENSEE, 2

Faisons le pont entre la « réalité » et le penseur.

On aura compris que « briser les cadres », cela voulait dire aussi : briser le sens.

Aux propos de Jeff  FOSTER : «Oubliez le monde et faites connaissance avec votre propre mental, le filtre conceptuel, à travers lequel le monde apparent est apparemment expérimenté. Rendez-vous compte qu’il n’existe pas de monde en dehors de votre propre mental. Le mental est le monde., et le monde est le mental » (Jeff FOSTER .- La vie sans centre)

il faut ajouter ceux d’U.G. : « Ce que vous voyez ici, en vous, est à l’opposé de ce que vous voudriez être, de ce que vous désirez être, de ce que vous devriez être. Qu’est-ce que vous voyez ici ?
Vous voulez être heureux, alors vous êtes misérable. Vouloir être heureux est la cause de votre misère. Ce que vous voyez ici est à l’opposé de votre but, votre désir d’être heureux, votre idée de bonheur. Vous voulez sentir le plaisir sans arrêt, voilà ce qui amène la souffrance. »

Le monde-mental est soit l’image positive soit l’image négative appropriée à l’idéal ou au désir du moi, ou au pendant de cet idéal ou de ce désir. Si j’aspire à la sainteté, soit je projette mon image de la sainteté sur des gens et des situations divers (enthousiasme, élan, admiration) soit je projette sur le monde, sur les hommes, mon image du péché : « Tu t’es fourré en tête le pécheur, et de là vient que tu le trouves ou le supposes partout. N’appelle pas les hommes des pécheurs, et ils n’en seront pas. » (STIRNER)

C’est le monde du penseur, pas de l’être vivant. (Les sens, la conscience, eux, ne projettent rien du tout, ne construisent rien du tout). C’est cette vision duelle, égocentrique et détraquée (idéalisée ou paranoïaque par exemple) du monde que nous transmettons, hélas, à nos enfants en prétendant que c’est la réalité, c’est le monde ! . Et cela fonctionne dès le moment où l’enfant se met à croire que le penseur chez l’adulte est la personne elle-même.

Bien sûr, le penseur est aussi un objet de pensée, son objet de pensée, quand sa pensée concerne l’homme, donc lui-même..

C’est être par trop naïf que de croire que Dominique REYNIE incarne, vit, est, ce type accompli d’entrepreneur présent à l’international ou quelque chose comme cela dans le domaine politique et culturel ; ou que le psy ou le représentant d’une religion incarne le modèle d’homme qu’il promeut.

Parfois, certains de ces penseurs, pris d’un accès subit de modestie ou de lucidité, admettent, momentanément, qu’ils n’expriment là que leur opinion ou qu’ils ne prétendent pas incarner leur idéal. (Cet aveu n’est là que pour accréditer leur honnêteté, l’honnêteté de leur moi) N’attendons jamais qu’ils aillent jusqu’à admettre qu’ils n’expriment là que leur désir personnel, le désir de leur moi.

Notre conception de l’Homme, notre modèle humain (le mien, le vôtre) doit être commun, donc unique, sinon, ce n’est plus un modèle, et si ce n’est plus un modèle, ce n’est plus un objectif. Mais rien ne confirme ce caractère commun, unique. Au contraire. Et pourtant, les mots prétendent sans cesse qu’il en est ainsi de par leur ambition générale. Voilà où nous en sommes, n’est-ce pas ? Assis entre deux chaises.

Ce que l’on constate avec les religions, on le constate avec chacun d’entre nous. Nos grandes figures spirituelles (Bouddha, Jésus, Mahomet, Krishna) sont-elles donc si semblables ? Non. Et pourtant, elles rejettent toute idée de variété dans la spiritualité pour la simple raison qu’elles se servent de mots, et que ces mots (les leurs) veulent être généraux, exprimer une vérité unique, à destination de tous, pour produire un modèle unique et faire des « saints » en série. Ces figures s’excluent donc les unes les autres, par définition. Il faut que leur vérité soit La vérité.

De même, pour nous. Nous sommes différents. Et pourtant nous pensons et croyons à un modèle unique qui exclut cette différence, en utilisant des mots pour exprimer notre modèle.

On pense que notre modèle d’homme est partagé, il ne l’est pas du tout. On pense aux mots décrivant ce modèle (liberté, créativité, amour etc), on les exprime en espérant recueillir l’accord de l’autre. Il n’y a pas d’accord sur le sens des mots. Il n’y a jamais d’objectivité au sujet de la vie ou de la conscience humaine.

Si le mot, lui-même, est objectif, il est vérité, quel que soit ce mot (il se justifie lui-même, il existe en lui-même). On va pouvoir l’investir, le vénérer ou le haïr lui-même, sans plus trop s’occuper de ce qu’il désigne, de la justesse de son sens. Ce mot peut être le mot de n’importe quel modèle humain. Il n’est plus possible, alors, d’avoir la conscience dépourvue de tout « autre » . Ou comme disait PRAJNANPAD : « ne créez pas un second » Ou comme disait Stephen JOURDAIN : « La personne intérieure n’est sous le regard d’aucune autre conscience…le lieu où elle se trouve est inhabité «

Mais si l’enseignement est faux, c’est que le maître est faux puisque cet enseignement parle du maître (de l’idéal). Si l’enseignement est un rêve, c’est que le penseur est un rêve. Et dans ce cas, la pensée concernant l’homme n’est plus un savoir objectif, c’est un rêve. Dans ce cas, il n’y aurait plus de second ou de conscience tutélaire dans la conscience..

A l’inverse, l’objectivité du mot, de la catégorie implique l’objectivité du modèle défini qui implique la recherche qui implique le chercheur.

Elle ne fait pratiquement que cela, la culture, créer d’innombrables modèles humains.

Examinons la profession de foi du président : « Faites le choix de l’effort et du travail, pas celui de la facilité. Faites le choix de la solidarité et de la récompense du mérite, pas celui de l’assistanat « 

Dans la conversation, cela commence toujours comme cela pour la conscience : on part du mot, du mot lui-même, pas de l’expérience. Le mot serait la base commune, comme si le mot était une chose, comme s’il était commun, le même pour les interlocuteurs. Est-ce le cas ? Non. (Quand, comment, pourquoi, quoi, l’effort, le mérite etc)

Acquiescer à ce point de départ commun, c’est déjà faux. C’est déjà se leurrer. C’est partir d’emblée sur une fausse base.

Et cela continue : on croit penser à la même chose, Vous pensez que je pense à la même chose que vous, je pense que vous pensez à la même chose que moi (le même effort etc) ? Est-ce le cas ? Non. Illusion. Malentendu. On pense chacun à sa représentation de la chose, au sens que l’on donne au mot, puisque nous n’avons que cela, puisque l’expérience, ou la chose elle-même, sont absentes. Et ces représentations sont différentes. On s’enfonce donc dans le malentendu.

Et cela continue : puisque l’on a fait du mot, un point de départ commun, puisque l’on croit que l’on pense à la même chose, nous voilà aux prises avec quelque chose d’objectif. (point de départ commun dont le référent est commun) Si cette chose nous concerne, nous voilà au prise avec quelque chose d’objectif nous concernant. Cet objectif (ex : la chose convenue : « récompense du mérite ») étant est une catégorie, un cadre, nous voilà immobilisé, défini, standardisé dans un cadre fixe et général. Nécessairement, nous sommes un élément standard objectif à l’intérieur de cette catégorie objective puisque du point de vue d’un élément standard parmi les autres, la catégorie est générale, objective. Nous sommes pris. 

Veut-on renoncer à vivre, à bouger ? Ne sentez-vous pas combien ce sont vos pensées qui vous coincent, vous aliènent ?

Toutes ces pensées ne sont pas les nôtres. Les autres ont la réponse aux questions : qui suis -je ? Comment je suis ? Qu’est-ce que je vaux ? Comment dois-je être ? parce que jamais de la vie, on ne se serait posé ce genre de question tout seul, sans raison. Déjà, nous avons vu que l’idée d’un soi découle de la culture et a simplement été acceptée sans preuve. Dans ces conditions, on est complètement sous la dépendance des autres quant à la réponse à ces questions. Nous avons un problème d’identité, de nature d’être, mais nous devons toujours et toujours trouver : par rapport à quoi ? Donnez-moi un « quoi » certain, sûr, qui me permettrait d’avoir un savoir sur moi sûr. Ce quoi est introduit par les autres, cherché à l’extérieur. Ce problème est une invention de la culture.

Au bout du compte, on a perdu la liberté de penser : « l’effort, c’est si je veux, quand je veux, comme je veux, selon les conditions ou les raisons », (de quoi je me mêle) et je laisse les autres avec leur responsabilité. Je ne les pense pas. Mais le premier qui devrait faire un effort, c’est celui qui se réclame de l’effort. Faire ses preuves. (bling bling) 

Alors inversement, que se passe-t-il quand le je, identifié à ses dadas conceptuels, décrit le monde et s’exprime selon son propre point de vue ? (en l’idéalisant ou en le noircissant)

Quand est-ce que le tableau deviendra réalité et que l’idéal humain, par exemple, sera réalisé ? (voir les citations dans les articles précédents ou les citations de cet article) Jamais. Quand est-ce que le monde humain sera exactement semblable à la représentation ? (bonheur, liberté, etc) Jamais. Le monde, tel que vous vous le représentez, les autres, tels que vous vous les représentez, l’idéal d’homme, tel que vous vous le représentez, vous-même, tel que vous vous représentez, n’existeront JAMAIS !

Aujourd’hui, notre représentation du mot, du cadre humain n’est expérimenté, vérifié nulle part. La réalité vécue est différente. (Essayer de vous la représenter tout en étant attentif, perceptif) Cette représentation n’est qu’un rêve, une supposition, une thèse. Pourquoi en serait-il autrement demain ?

Donc le penseur, pensé à l’aide de cette représentation, à partir d’elle, n’est qu’une pose, une supposition, une création mentale également. Il est facile dans ces conditions de s’inventer un beau rôle, de jouer les bonimenteurs dans cet espace onirique, théorique, de faire la morale aux enfants. Quelle tartufferie ! Jamais ce penseur ne sera vrai. Il n’est qu’un rêve éveillé.

Et pourtant, ce rêve est l’idée de soi qui voudrait être continue. 

On reconnaît, on identifie un état de soi parce que les idées, pensées étaient là en mémoire. Stimulus –> apparition de la représentation mémorisée –> apparition de l’idée de soi correspondante. Si ces pensées préalables n’existaient pas, comment saurait-on comment on est ? On ne prend conscience d’une chose qu’en la pensant, c’est à dire en la recréant dans un mode imaginaire.

Si on n’avait jamais entendu parler du bonheur, comment saurions-nous que nous sommes malheureux ? Il nous faut une image du bonheur. Et notre conscience du malheur dépend de notre image du bonheur.

Ce n’est pas un savoir. C’est avec cette image fantasmatique et purement personnelle que nous nous pensons, à partir d’elle, en contrepoint. Cette pensée est fausse, l’idée que l’on se fait de soi, à partir des mots et de leur représentation, est fausse. Tout ce qu’on pense, quand on se pense, est faux. (Pareil pour la pensée des autres) 

« Une fois que le besoin de faire advenir un changement et d’être différent de ce qu’on est est absent, ce qui nous reste, est ce que nous ne pourrons jamais expérimenter « (U.G.)

Si ce n’est pas vous qui pensez vos pensées (fonctionnement d’ordinateur : comment nier cela, voir aussi les neurosciences) vous n’assumez pas, ne pensez pas ce que vos pensées disent de vous. Donc ce qu’elles disent vous est étranger. De même, si ce ne sont pas les autres qui pensent leurs pensées, vous n’accordez aucune importance à ces pensées impersonnelles.

Je me pense ? Quelle blague ! Le « me » ne peut être reçu puisque je ne suis pas le « je » qui pense.

La société veut que nous respections notre parole, que nous soyons fidèle à notre parole. OK à condition de ne jamais donner notre parole.

Comment osez-vous, sérieusement, me penser, me proposer des objectifs ? De quoi vous mêlez-vous ? Croyez-vous que j’ignorais les mots dont vous parlez ? Pensez-vous que vous avez besoin de me dire ce que je dois en faire ? Agissez selon l’idée que vous vous faites de ces choses, j’agirai selon l’idée que je m’en fais puisque seules existent nos idées et rien d’autre. .

Qui êtes-vous pour me parler au nom de l’effort, du mérite, du travail etc ? Ces généralités, ce ne sont que vos représentations personnelles de ces généralités.

Cette généralité homme (psychique, spirituelle) est introuvable. Vous me dites quoi, silence, bonheur, perception, amitié, prochain ? Croyez-vous que mon silence, mon bonheur soit quelque chose de figé, de permanent ? Si c’est vrai, vivant en ce qui me concerne, ce n’est pas possible. Croyez-vous que mon silence, mon bonheur, sera semblable à votre silence, votre bonheur, au silence, au bonheur de tout le monde ? Qui va prétendre cela ? 

Utiliser des mots impliquant les hommes en leur donnant une portée, un sens général, ce n’est tout simplement pas possible.

 L’idée que l’on se fait du silence, du bonheur, de la perception, de l’amitié, n’est pas le silence, le bonheur etc Il n’y a pas de telles choses qui soient fixes et semblables pour tous comme le voudrait chaque mot fixe et général. Pas de référent objectif. Notre représentation de la liberté, de la résilience ou de la responsabilité implique tout un contexte, un petit monde, au sein duquel se profile et s’exprime l’image idéale et rêvée de l’homme libre, de l’homme responsable etc (Quand je me pense, je me pense dans le monde, quand je pense le monde, je pense le monde dans lequel je suis) A chacun sa représentation, son image.

L’enseignement est faux, donc le maître est faux puisque cet enseignement parle du maître (de l’idéal). L’enseignement est un rêve, donc le penseur est un rêve.

Si chacun est unique, différent, on ne peut pas engager les autres hommes, décider pour eux, penser pour eux. S’il n’y a pas d’Homme (idéal ou actuel psychiquement, spirituellement parlant) penser avec des généralités d’attributs est impossible, on ne peut les attribuer à personne.

Illusoire est cette idée de généralité humaine, illusoire est le je constitué d’idées générales.


NOUVEL ARTICLE : LE PENSEUR ET SON OBJET DE PENSEE, 2 ---MOT-CLE : REALITE
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«Je ne sais rien. Je suis complètement perdue. La seule chose que j'ai toujours sue, c'est que je ne sais pas. Toutes les fois où je pensais que je savais, ou que je devais savoir, ou que tout le monde semblait savoir, la chose la plus importante qui soit apparue, la seule constante, c'est que «je ne sais pas». Tout au long de l'histoire de «ma vie», il y a toujours eu un sentiment d'égarement et de non-savoir. Puis il y a eu la prétention du savoir, de la croyance et de l'espoir qui l'ont, semble-t-il, recouvert. Tout cela c'est le jeu de la Vie. La reconnaissance de la Vie telle qu'elle est, est la reconnaissance de ce qui est déjà et a toujours été : le non-savoir. C'est ce que je suis. L'absolu innocent non-savoir. Dans le non-savoir, il n'y a pas de doute. Dans le non-savoir, il y a une clarté absolue. La reconnaissance directe, simple, de ce qui est. C'est ce que je suis. Je suis la Vie même.» (Unmani Liza HYDE)
L'immense découverte à faire, la seule qui mérite véritablement d'être faite, est de comprendre qu'on ne sait RIEN - ultime et exquise délivrance ! ....Eh oui, l'ultime percée, c'est cela : la masse entière de nos opinions, de nos convictions, de nos croyances intellectuelles nous faisant l'aveu de son strict néant. Et quid du moi solidaire de cette hallucination géante ? Hallucination lui aussi. (Stephen JOURDAIN)
Question : Je ne sais rien, et je voudrais que vous me disiez quelque chose. Maharshi : Vous savez que vous ne savez rien. Découvrez ce qu'est cette connaissance. Cela est la Libération.
Le moment où vous dites : " je ne sais pas" est crucial. A ce moment-là, toute l'énergie qui était projetée de façon excentrique vous revient de façon concentrique, et il se produit un arrêt total. C'est dans cet arrêt total qu'il y a le "je suis". Jean KLEIN .- Transmettre la Lumière .- ed. du Relié.
"L'inconnaissance est votre état naturel " Uppaluri Gopala KRISHNAMURTI (Le mental est un mythe .- Les Deux Océans)
" Supprimer l'idée d'objet dans l'objet, supprimer l'idée de sujet dans le sujet, c'est là supprimer toute représentation mentale" NAN-SHAN .- Au Sud des nuages .- Ed. Les Deux Océans

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