LES CHEMINS DE L'INCONNAISSANCE

1 décembre, 2008

LE CONDITIONNEMENT SOCIO-CULTUREL

Classé dans : Conditionnement — inconnaissance @ 19:27

Il s’agit, ici, du principe de fonctionnement du conditionnement socio-culturel en général.


Ne demandons pas à un enfant de 2- 3 ans dans quelle société il vit, à quelle culture, à quelle catégorie sociale il appartient. Une chose est sûre : il ne se sert pas de cela (sauf exception) pour se penser, pour établir des relations avec les autres.

Une société, une culture, ce sont d’abord des concepts. Nous sommes tellement habitués à nous référer à des concepts, qu’il nous est difficile d’imaginer ce que c’était de ne pas en avoir ou de ne presque pas en avoir.

Ce que c’était que de percevoir le monde, les autres êtres humains, sans leur donner un nom, sans mettre de mot.

Le conditionnement socio-culturel en général consiste à transmettre à des groupes un certain nombre de concepts grâce auxquels ils se penseront, auxquels ils s’identifieront. Ils finiront par vivre selon ces concepts.


Ainsi, il apparaît évident à tous que nous sommes des hommes, des êtres humains. Qu’est-ce qu’un homme ?

LA CULTURE  :

Chaque concept est une référence culturelle. « Concept » fait référence à tout ce que l’on a dit ou écrit à ce sujet. « Référence » fait référence à tout ce qu’on a dit ou écrit à ce sujet etc. Utiliser des mots, c’est renvoyer son interlocuteur à une supposée culture commune assez floue à propos de ces mots. Surtout, ne creusons pas.  Chaque concept est un problème. Si le mot concept renvoie à toute une littérature, cette littérature n’a pas résolu le problème du mot concept. Il vaut mieux passer. Et notre emploi de ce mot, étant donnée notre culture, n’est pas sans nous poser un sérieux problème.

Utiliser un mot, c’est poser un problème. Et les problèmes font penser. C’est même ce qu’on appelle : la culture. La culture est l’ensemble de tous les problèmes que l’homme se pose. Plus on est cultivé, plus on a de problèmes.  Mais quand ces concepts désignent, qualifient, décrivent l’être humain, non seulement le penseur a de très nombreux et sérieux problèmes avec ces concepts, mais il a de plus, de très nombreux et très sérieux problèmes avec lui-même. Puisque ces concepts parlent de lui.

Ils parlent de lui en le remettant en cause, en lui inventant des conditions à remplir, des modèles à atteindre. Ainsi, nos connaissances nous disent un tas de choses sur ce qu’est un homme. Et nos connaissances nous disent que nous sommes un homme. Nos idées ou connaissances de ce qu’est ou devrait être un homme, c’est à dire de ce que nous sommes ou devrions être, ont pris la place de ce que nous sommes, nous empêchent d’être ce que nous sommes. Nous tâchons d’incarner cet homme mental, une idée collective, conditionnée, problématique, et problématisante.

Pour dire, penser quelque chose sur l’homme, il faut déjà que le concept « homme » existe. Le concept n’est pas vide. La philosophie, la psychologie, la sociologie, la religion, l’histoire etc ont donné un sens, un contenu à ce concept et nous l’avons appris. De quoi parlent ces disciplines ? De ce qui a été dit et écrit précédemment par la philosophie, la psychologie, la religion etc sur ce concept.

Ainsi, tout ce qui a été écrit ou dit sur l’homme, à toutes les époques, ne l’a jamais été sur l’homme mais sur ce qui avait été écrit ou dit sur l’homme précédemment. On s’est peut-être complètement trompé depuis toujours :

Extrait du « Crépuscule des idoles » de NIETZSCHE

« Qu’est-ce qui peut seul être notre doctrine ? – Que personne ne donne à l’homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents et ses ancêtres, ni lui-même (- le non-sens de l’ « idée », réfuté en dernier lieu, a été enseigné, sous le nom de « liberté intelligible », par Kant et peut-être déjà par Platon). Personne n’est responsable du fait que l’homme existe, qu’il est conformé de telle ou telle façon, qu’il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n’est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. L’homme n’est pas la conséquence d’une intention propre, d’une volonté, d’un but ; avec lui on ne fait pas d’essai pour atteindre un « idéal d’humanité », un « idéal de bonheur », ou bien un « idéal de moralité », - il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but quelconque. Nous avons inventé l’idée de « but » : dans la réalité le « but » manque…… »

Le conditionnement socio-culturel consiste à communiquer aux groupes humains les idées et croyances qu’ils doivent avoir sur eux. De cette façon, ils fonctionneront de la façon prévue.

Nous apprenons ce que signifie : homme, femme, père, mère, Français, Anglais, chrétien, musulman, socialiste, libéral etc. Les discours ne manquent pas. Nous ne sommes sans doute pas d’accord avec tout ce qu’ils disent. Nous corrigeons les uns avec les autres. Nous faisons notre marché tout en nous efforçant de rester fidèles au groupe. Nous ne remettons pas en cause l’utilité, le bien-fondé de ces concepts. Même quand ils nous posent de sérieux problèmes.  Exemple extrême :

Extrait de :  http://www.site-magister.fr/prepas/quichotte.htm

« En ressemblant aux textes dont il est le témoin, le représentant, le réel analogue, Don Quichotte doit fournir la démonstration et apporter la marque indubitable qu’ils disent vrais, qu’ils sont bien le langage du monde. Il lui incombe de remplir la promesse des livres. A lui de refaire l’épopée, mais en sens inverse : celle-ci racontait (prétendait raconter) des exploits réels promis à la mémoire; Don Quichotte, lui, doit combler de réalité les signes sans contenu du récit. Son aventure sera un déchiffrement du monde : un parcours minutieux pour relever sur toute la surface de la terre des figures qui montrent que les livres disent vrai. L’exploit doit être preuve : il consiste non pas à triompher réellement – c’est pourquoi la victoire n’importe pas au fond -, mais à transformer la réalité en signe. En signe que les signes du langage sont bien conformes aux choses elles-mêmes. Don Quichotte lit le monde pour démontrer les livres. Et il ne se donne d’autres preuves que le miroitement des ressemblances.

Tout son chemin est une quête aux similitudes : les moindres analogies sont sollicitées comme des signes assoupis qu’on doit réveiller pour qu’ils se mettent de nouveau à parler. Les troupeaux, les servantes, les auberges redeviennent le langage des livres dans la mesure imperceptible où ils ressemblent aux châteaux, aux dames et aux armées.»
Michel Foucault, Les Mots et les Choses (1966)
.

Ne confondons pas notre existence, notre conscience d’exister, et le sens que chacun donne à ce concept d’homme, de femme etc Ce n’est pas parce qu’un enfant de 3 ans ne sait pas qu’il est Français, que ça lui pose des problèmes pour vivre. Au contraire.

Autrement dit : un homme, une femme, un père, un Français, un socialiste, ça existerait ? Ce serait une réalité ? Il faut essayer de savoir ce que c’est, partir à leur découverte. Et il est là le –> piège essentiel   du conditionnement.

Il y a longtemps que nous ne sommes plus gaulois, que nous ne sommes plus cathares. Viendra un jour où il n’y aura plus de Français, de chrétiens. Mais il faut espérer qu’il y aura toujours des êtres humains.

En attendant, le conditionnement est réussi. Et nous avons bien du mal à vivre ensemble.

Il ne consiste généralement pas à devoir épouser tel ou tel concept bien défini (sauf dans les régimes totalitaires ou dans le cadre de certaines institutions) mais à accepter de devoir se définir par rapport à des concepts, d’admettre que ce sont des réalités. C’est sauver l’essentiel. On risque d’embrasser les théories dominantes. On aura toujours besoin que l’on nous apprenne la vérité sur ces concepts, sur nous-mêmes. On sera toujours à la merci des penseurs.

 

6 commentaires

  1. Martin

    La pensée se développe telle un parasite. Nous voudrions que ce qui nous environne corresponde à nos attentes. Or, il se trouve que rien ne corresponde exactement à nos attentes. Il n’existe aucune certitudes immuables contrairement à ce que certaines compagnies d’assurance voudraient laisser entendre. Nous sommes sujet à l’impermanence, comme tout ce qui semble nous être familier.
    Qu’est ce qui nous appartient encore, lorsque nous mourrons ?

    Bonjour Martin,
    Questions ouvertes.
    La pensée se developpe-t-elle telle un parasite ? Il me semble qu’il faut distinguer. L’activité cérébrale visant à
    produire une information n’est pas l’apanage de l’homme. En tout cas, cette faculté me paraît être
    tout à fait naturelle ou conforme à notre nature d’espèce « évoluée ».
    En revanche, la nature des informations produite par cette activité cérébrale – ou le sens de ces informations -
    me paraissent être, chez l’homme, souvent parasitaires et nocifs.
    D’où, comme vous le remarquez, un hiatus ou un conflit constant avec ce qui est.

    Commentaire by Martin — 25 juin, 2009 @ 4:00

  2. Gnothi Seauton

    Très belle description de ce qu’est le conditionnement socio-culturel.

    Prendre du recul sur notre condition d’Homme permet de déjouer les mécanismes réflexes qui nous conduisent à agir avec une perception limitée de l’infinité de ce que nous-sommes.

    Tout au long de notre vie, nous avons acquis une banque de données dans laquelle nous puisons sans faim afin de choisir d’être ceci ou cela, maintenant…

    A cette banque de données qui ressemble à des scénarios tout fait,nous avons associé des émotions qui se déclenchent presque simultanément dès qu’un scénario connu apparait. Et de cette émotion nait une pensée qui déterminera l’état dans lequel nous avons choisi d’être, ici et maintenant…

    Tu poses bien le problème en écrivant : « Nous sommes tellement habitués à nous référer à des concepts, qu’il nous est difficile d’imaginer ce que c’était de ne pas en avoir ou de n’en avoir presque pas. »

    C’est là tout le sens de la méditation. Ceux qui méditent tentent d’occulter cette partie de nous qui est conditionnée afin de laisser émerger notre Conscience. A ce propos, l’enseignement d’Eckhart Tolle est très intéressant. « Celui-ci nous apprend à vivre de courts moments de méditation pour développer l’éveil de la conscience de soi, le sens de l’écoute et l’attention perceptive (corporelle). Cette pratique vise à faire taire quelques minutes le courant de la pensée ordinaire dans le but d’avoir une conscience de soi plus profonde. Elle vise le relâchement des conflits ou malaises propres à l’homme contemporain. » (source : wikipédia)

    Je crois que nous avons cette capacité d’apprendre à « oublier ». Oublier pour accéder à quelque chose qui dépasse, surpasse, tout concept humain.

    Comme dégager la pierre qui cache la sculpture…

    Nous sommes des artistes de la Vie…

    Au plaisir…

    Gnothi Seauton

    Bonjour Gnothi,

    Et merci. Ce sont les tout premiers jalons d’une exploration qui vise à montrer en quoi le moi est une création de la socio-culture. Non que le moi ou la socio-culture doivent être vus comme des ennemis, ils devraient simplement être vus pour ce qu’ils sont n’est-ce pas ? (Quelque chose comme des réflexes en effet. Et les réflexes peuvent être bien utiles)
    La principale difficulté réside sans doute dans le fait que nous sommes fortement scotchés à ce moi, soudés à lui. Nous vivons sous son emprise (identification aux concepts) éprouvant des difficultés, comme tu le dis, à prendre du recul.
    Le danger de toute pratique visant à prendre conscience d’une autre dimension est que nous fassions de notre idée de cette autre dimension notre guide. Mais la méditation est quelque chose d’interessant, car fondamentalement, elle consiste à cesser de lutter, de s’agiter, de vouloir. Les découvertes qu’on y fait, involontairement, naturellement, en appellent d’autres.
    A bientôt.

    Commentaire by Gnothi Seauton — 14 octobre, 2009 @ 23:26

  3. ucem

    Les enfants sont de plus en plus précocement « pollués » par les concepts que nous faisons entrer de gré ou de force sous couvert d’éducation :-(

    Bonjour,
    C’est à dire que, comme pour la pollution atmosphérique pour prendre un exemple d’actualité, le problème réside surtout
    dans le fait qu’elle s’accumule, qu’elle ne se dissout pas. Appliqués aux concepts, cela veut dire qu’ils doivent se graver comme des vérités au lieu de n’être que les instruments conjoncturels et passagers d’une expression, d’un échange.
    Quel grand dommage, n’est-ce pas, de présenter ces concepts comme des buts à atteindre, des vérités à comprendre.
    A bientôt
    jl

    Commentaire by ucem — 20 décembre, 2009 @ 16:44

  4. lintranquille

    L homme n est pas une espece evolue, ni involue, c est plutot une sorte d espece morte, et comme disait UG : a cabbage is more alive than anyone of you.

    Hi hi…Il y a un côté « bull dozer » chez U.G.! N’oubliez pas non plus qu’il a insisté pour que l’on ne garde pas ses paroles,
    et qu’il les reniait après les avoir exprimées.

    Commentaire by lintranquille — 27 janvier, 2010 @ 14:47

  5. jack

    Bonjour et félicitation pour la richesse et l’intelligence de ton blog.

    Je suis un fervent dénonciateur du désastre que constituent tous les genres de conditionnement (culturel, social, religieux…) sur la période de construction psychologique qu’est l’enfance, tout en admettant que la vie en société nécessite des règles. Pourtant force est de constater que de nombreux adolescents se rebellent contre ces « vies clé en main » que l’on tente de leurs imposer.
    Je pense que pour qu’il y ait conditionnement, il faut qu’il y ait des sujets conditionnables; hors, nul ne peut échapper à son déterminisme génétique (l’inné), et bien souvent il s’agit plutôt d’un conformisme que d’une victimisation. Le libre arbitre n’est guère de mise en la matière; certains sont programmés pour obéir ou pour la crédulité, d’autres sont rebelles ou imperméables à toute forme de conditionnement, question d’aptitudes à la conscience, à la lucidité, à la réflexion… Malheureusement dans nos sociétés développées complexes, le « boulot métro dodo » ne nous laisse pas le temps de prendre le recul necessaire à la remise en cause, et le conformisme paresseux l’emporte, du moins temps que tout va à peu près bien pour l’individu.
    En fait les concepts correspondent à des « types d’individu », et le problème tient au contenu plus ou moins nuisible de certains concepts.
    La diversité conceptuelle tout comme la biodiversité est un facteur évolutif de l’espèce humaine.

    Merci beaucoup.
    J’ai commencé à lire votre blog et certains de vos propos m’ont vraiment mis en joie. (D’où le lien)
    En ce qui concerne le conditionnement, on peut considérer que tout est conditionnement si on donne à ce mot un sens
    très large incluant l’adaptation. Tout notre corps est le fruit d’une longue adaptation au milieu. Et cela fonctionne plutôt bien. Le conditionnement pose un problème quand il est nocif, contraire à nos intérêts, à notre bien-être.
    D’accord pour dire que la société (socioculture) se perpétue, assure sa continuité principalement grâce au conditionnement des enfants quand les adultes-éducateurs sont eux-mêmes prisonniers de tous leurs déterminismes. (voire addicts)
    Je vois les concepts comme une grille de lecture du monde, de la vie : fragmentation (comme vous dites), choix des catégories, transmission du sens (acquis), points de fixation des affects etc et c’est encore plus important quand ils servent à la connaissance des autres.
    jl

    Commentaire by jack — 21 juillet, 2010 @ 10:33

  6. hiramoine

    le conditionnement est dangereux en cela qu’il prive de sa liberté de conscience. Mais n’est il pas une chance dès lors qu’on en prend conscience ?

    ainsi le conditionnement par la pub prive de la liberté de choix devant un produit lors de l’achat compulsif, mais prendre conscience de la pulsion qu’il active permet de permet d’abord de prendre conscience de la volonté de la société d’établir ses conditionnements, puis de ses propres pulsions et enfin de sa liberté de choix ; l’homme est libre d’être libre ou non.

    C’est la pensée réflexive c’est à dire l’acte de se penser en train de penser qui est le suprême conditionnement de l’Homme. La méditation, la prise de conscience de ses réactions infra verbales, le dépassement du binaire (je suis conditionné par A donc je fais B, mais plutot j’ai une infinité de choix grace à l’expérience acquise dans ma « base de donnée » de vie) ne permettent ils pas d’utiliser le conditionnement vers plus de liberté ?

    Le Moi devient alors un pur reflet de la Vie malgré les éclats de l’histoire socio culturelle de chacun.

    Reste que si nous sommes conditionnées pour être libre, cela reste un conditionnement de la nature de l’homme, dernier reflet de Sa Beauté.

    Mais en disant « Sa Beauté » je reconnais le conditionnement qui me fait aimer le Dieu qui est au delà de la Connaissance et l’Inconnaissance, bien au delà d’un « nuage (fut il d’inconnaissance) où se tiendrait le Père », au Paradis
    :)

    Merci pour ce beau blog ouvert à la contradiction.

    Hiramoine

    Merci pour ce commentaire très interessant.

    Mais le conditionnement est un sujet sans fond. (L’article pointait seulement quelques éléments). Comme la liberté.
    C’est un point de départ pour introduire la mécanique de la fracture interne ou le jugement.
    jl

    Commentaire by hiramoine — 20 février, 2011 @ 18:55

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