LES CHEMINS DE L'INCONNAISSANCE

9 mai, 2017

PROJECTIONS ET PERSONNIFICATIONS

Classé dans : Personnification — inconnaissance @ 11:56

L’empathie qui consiste à se soucier de l’autre, à tenir compte de l’autre, à se mettre à sa place, ne fonctionne pas qu’avec les personnes. Et même quand elle fonctionne avec les personnes, ce n’est pas forcément avec des individus qu’elle fonctionne. L‘empathie peut fonctionner avec quelque chose d’autre qu’elle aura personnifié. Cela part, en soi, d’une raison de se reconnaître en l’autre.

Personnifier : Évoquer quelque chose d’inanimé concret ou plus souvent abstrait comme si c’était une personne «  Les vainqueurs ont parlé. L’esclavage en silence Obéit à leur voix dans cette ville immense. »
Mettez à la place Les esclaves en silence, dit Laharpe, et tout l’effet est détruit… le poète en
personnifiant l’esclavage agrandit le tableau… ou Être le symbole vivant de quelque chose d’abstrait. Vous êtes mon ami, bien que ce ne soit pas vous, oh non! Qui personnifiez l’amitié. «  (TLF) Personnifier, dans le cas qui nous occupe, c‘est attribuer à quelque chose d’abstrait ou d’inanimé une vie indépendante, la vie d’une personne, la conscience d’une personne. De quelle façon, ? En lui associant un verbe (le sujet fait action : obéit) ou des caractéristiques humaines. (en silence )

Quand on lit sur France culture «  les gens de peu n’ont pas d’histoire «  « aujourd’hui en politique, l’artiste est un figurant «  ou bien « l’écologie au féminin » etc on personnifie la généralité gens de peu avec le mot histoire, la catégorie artiste avec la fonction figurant, l’écologie avec l’attribut féminin. Les gens de peu, l’artiste, l’écologie se mettent soudain à respirer, à nous exprimer quelque chose. A nous d’être empathique à leur égard après avoir souscrit aux propos ci-dessus. Sans rire : avez-vous déjà vu les gens de peu, l’artiste, l’écologie au féminin traverser la rue ? Je ne crois pas.

Ainsi, on peut vouloir faire plaisir à une idée parce qu’on l’aura personnifiée, à un consensus parce qu’on l’aura personnifié, à une émotion collective parce qu’on l’aura personnifiée, à une forme d’autorité parce qu’on l’aura personnifiée, à la bien-pensance ou la morale parce qu’on l’aura personnifiée, à un groupe parce qu’on l’aura personnifié, à une organisation quelconque parce qu’on l’aura personnifiée, à une opinion commune parce qu’on l’aura personnifiée, à une tradition parce qu’on l’aura personnifiée, on lui aura prêté une vie indépendante, et on s’attendra à des réactions humaines de sa part.

Va-t-on, comme nos fervents intellectuels pressés d’exploiter toutes les bonnes idées possibles, toutes les causes qui traînent pour nous prescrire une conduite, nous mettre en frais et partager les problèmes des gens de peu, des artistes, de l’écologie féminine, d’une valeur ou d’une forme d’autorité qui s’effondre, d’une communauté qui a des problèmes, d’un consensus du 11 janvier qui s’effiloche, d’une UE qui est en crise, d’une littérature qui n’est plus appréciée etc etc etc etc comme on essaie de faire preuve de compréhension à l’égard d’un sentiment ou d’une angoisse dont une vraie personne nous fait part. Est-ce qu’on va se faire du souci pour ces choses après leur avoir attribué une vie et une identité particulières, essayer de les comprendre et d’en tenir compte  alors même qu’on ne nous a confié aucun pouvoir dans l’affaire et qu’on ne nous demande pas notre avis ? Elles sont des millions.

(lu sur France-culture) « il ne peut y avoir d’avancée du savoir. La vérité a déjà été énoncée une fois pour toutes et l’on ne peut que continuer à interpréter son obscur message » (Umberto ECO). Le culte de l’action pour l’action implique que « penser est une forme d’émasculation » (U. ECO). Né de la frustration individuelle ou sociale, l’une des caractéristiques du fascisme est « l’appel aux classes moyennes frustrées », « épouvantées par la pression de groupes sociaux inférieurs » (U.ECO). À ceux qui ont perdu toute identité sociale, le fascisme restaure « l’unique privilège » d’être né dans le même pays. Il prêche l’élitisme populaire en réaction et conformité à la fois à l’élitisme aristocratique. Mais c’est un populisme qualitatif et non quantitatif, qui n’a que faire du nombre ou de la diversité, une entité monolithique exprimant la « volonté commune » par la voix du chef  » Cela jette une ombre sinistre sur le progrès du savoir, l’action, l’appel aux classes moyennes…etc Première étape : intérioriser. Deuxième étape : projeter sur le monde ; Troisième étape : personnifier ce qu’on a projeté.

Dire que la vérité est un fait du passé, dire en même temps que son message est obscur (si la vérité est obscure, comment sait-on que c’est la vérité) et dire qu’il faut continuer à l’interpréter, c’est supposer que ce fait passé, par je ne sais quel pouvoir, ou opération du Saint-Esprit, continue à se manifester dans le présent, bref qu’il est une sorte d’être vivant, intemporel. Dire que le fascisme est un appel, c’est prétendre que cette idée abstraite a une bouche pour crier., qu’il restaure, c’est prétendre qu’il a le pouvoir d’agir  ! ? ! etc cela continue ; ECO prête à tout un tas d’idées le pouvoir de vivre, d’agir, de parler…comme une personne. Or c’est en faisant cela justement qu’il donne à des idées comme le fascisme des facultés qu’elles n’ont pas. (Ah les prophètes, quels baratineurs ! ! ) L’éventualité que l’on n’a rien à faire de ces forces à l’oeuvre n’est pas prévue par l’auteur. Alors va-t-on essayer de pénétrer et de prendre en considération ce fichu progrès du savoir, cette maudite action pour l’action etc vus comme des personnifications ? Ou s’en ficher ?

Il y a beaucoup de gens comme cela dont on se demande s’ils ne regrettent pas, n’espèrent pas des choses qu’ils disent condamner. Ils les convoquent sans cesse, leur donnent une nouvelle jeunesse et les aiment dirait-on (que seraient-ils sans….) .

Ce n’est pas pour rien que les penseurs se déconnectent de la réalité pour manier à l’infini des concepts dont on finit par croire qu’ils ont la substance, le pouvoir, la vie qu’ils leur prêtent. C’est une façon de personnifier des abstractions en vue de solliciter notre altruisme, notre empathie, nos besoin de faire plaisir

D’où vient cette personnification ?

La projection aussi est animée par l’altruisme. Pourquoi se projetterait-on si on n’avait pas pour objectif de s’occuper de ce qui fait altérité ? Si le 11 janvier vous indiffère, vous n’allez pas projeter sur l’événement les rêves de vie de continuité qui traverseraient votre esprit. Si vous n’êtes pas intéressé par le fascisme, vous n’allez pas projeter son être sur l’élitisme populaire. Et vous ne vous mettrez pas en frais pour être à son écoute . Si vous voulez faire quelque chose (être un intellectuel à la ZOLA) vous projetez votre schéma de pensée. Ou inversement, si vous considérez qu’il n’y a rien entre vous et ces phénomènes ou si vous les méprisez ou haïssez totalement vous n’allez rien projeter du tout .

Il s’agit toujours de retrouver l’incarnation de nos idées, notre idée de l’amitié, par exemple dans le cas d’une personne, ou de n’importe quelle autre chose du même genre ,pour que le partage soit possible.

Il suffit que l’on attribue aux objets de nos pensées une conscience et une vie qui leur manquent et qu’on projette ces objets.(O temps, suspends ton vol) Derrière un décor, derrière un événement, derrière un comportement, derrière un beau concept, derrière des codes collectifs, derrière un lieu, derrière un groupe, derrière un ensemble quelconque auxquels on pense il y a un être (c‘est habité)si on a projeté cette conscience et cette vie sur ces choses au lieu de les voir comme un agrégat fortuit et momentané, comme des reflets sur l’eau Et on sera totalement occupé à faire plaisir à tout cela.

Si nos pensées étaient vues comme des conglomérats ou des phosphorescences au lieu de passer pour des créations d’un esprit transcendant, on ne serait pas si soumis à elles.

Sortez de chez vous, le monde est-il une somme d’éléments que les hasards, des lois diverses et des événements ont réunis ou est-il habité, inspiré, animé par des esprits. ? Dans ce dernier cas, on attend quasiment que la personnification parle ou qu’il se passe quelque chose entre elle et nous, personnellement, entre le fascisme et nous, une catégorie sociale et nous, une cause écologique et nous, un consensus et nous, un sentiment commun et nous, un moment de beauté et nous, un mouvement collectif et nous etc Tous à espérer que ce qui est abstrait prenne chair. On croit que, en l’absence de toute vraie personne, une personnification d’idée peut intervenir et agir. C’est la grande entourloupe de l’Incarnation. L’objet de pensée (la représentation du référent -exemple la représentation de « homme » dans une pensée ) est la vérité parce que c’est une pensée. Donc il doit s’incarner dans des personnes, des groupes, des mondes. ,

Et c’est l’asphyxie.

Si on a intériorisé la cause d’innombrables personnifications -personnifications intérieures ou extérieures- si on a fait de sa vie la recherche constante d’une empathie à l’égard de toutes ces projections, que nous reste-t-il de vie à nous. Si vous devez être gentil, empathique avec toutes ces personnifications, si vous devez vous soucier de chacune d’elle, vous mettre à la place de chacune d’elle, tenir compte de chacune d’elle, passer après l’intérêt de chacune d’elle, vous n’allez plus rien vous permettre, Vous ne pouvez pas dire ce que vous pensez, vous ne pouvez pas réagir librement cela risque de froisser telle et telle idée, telle valeur, tel consensus, tel groupe, tel sentiment collectif etc que vous aurez personnifiés au lieu de les considérer comme des phénomènes aléatoires, . Plus on projette de choses tirées de notre esprit sur le monde, sur les autres, plus on est soucieux d’être en empathie avec elles, et plus on est étouffé, étranglé. Devons-nous vraiment penser l’écologie au féminin avec notre idée du féminin et de l’écologie, puis nous mettre au diapason de l’écologie au féminin, puis faire attention de ne pas aller contre celle-là à travers nos propos, nos actes etc  etc etc etc puis, puis

espa

Alors on est mal, très mal, très très mal si on veut être empathique à l’égard des millions de personnifications qu’on nous aura fait créer. On est asphyxié, paralysé, étranglé, étouffé, on ne peut plus rien faire, rien dire, rien oser de peur de casser cette empathie. Le terrorisme n’est pas seulement le fait des islamistes, il est aussi moral, intellectuel, social.

La métaphore ou l’allégorie, soudain, comme le monstre de Frankenstein, ouvre les paupières et se lève. La créature nouvelle ne se contente pas de se mettre à vivre, elle nous saisit à la gorge et nous étrangle.

frank

Peut-on se penser, se penser à partir ou à l’aide de toutes ces abstractions personnifiées, sans devenir aussitôt un je-devoir, un devoir moral, religieux, psychologique, social, spirituel. Est-il fréquent que se penser ne débouche pas automatiquement sur le sentiment d’un devoir ? Non puisqu’on a vu qu’on était essentiellement altruiste et que ce qui est extérieur ou extériorisé est vu comme un objectif d’intérêt général. . Améliorer ceci, réparer cela, être utile à ceci , suivre cela; Si on se compare à des personnifications, c’est soi-même tout entier qui est sous le coup de la comparaison et sous le coup du devoir. (ce qui ne serait pas le cas si on avait simplement affaire à un règlement, un mode d’emploi) De quelles personnifications obscures, fumeuses, irrationnelles, sentimentales, fantasmatiques, éthérées, sommes-nous les victimes quand on se compare à elles et qu’on croit vraiment qu’on est défini par ces comparaisons ?

Ce n’est pas parce que quelque chose existe, qu’une opinion existe, qu’une habitude existe, qu’il faut leur faire plaisir. .La société, le groupe, la tradition existaient avant nous…et alors ? Mérite-t-ils qu’on leur fasse plaisir ?

On se compare.avec les personnifications de nos idées si on a fait de ces personnifications des modèles d’être. Tout est loup au loup, tout est spirituel à l’adepte de la spiritualité, tout est artistique à l’artiste, tout est romantique au romantique, tout est émouvant à l’émotif. tout est collectif au collectiviste (religieux ou politique) . On voit, dans chaque cas, des esprits agissants et transcendants de cette nature partout.

C‘est ainsi qu‘on a du mal à rencontrer des choses qui existent en tant que telles, véritablement, les choses, les lieux, les événements, les personnes, ce qui se passe en nous , viendraient de quelque esprit ou serait enveloppé par lui. On s’attend de leur part à une action pensée, on devine derrière eux une présence . C’est ainsi, on place toute chose dans un cadre et c’est ce cadre qui donne un sens particulier à la chose (une fleur chez un fleuriste, dans un tableau, ou comme cadeau, ce n’est pas pareil) On se situe dans ce cadre et on juge la chose dans ce cadre. Mais derrière le cadre, s’il y a une personnification, notre attente par rapport à la chose – surtout si s’agit d’une expression ou d’une production humaine – comptera pour beaucoup dans notre déception, et notre déception dépend directement de ces personnifications.  

On met de l’intention partout, du choix partout, une volonté partout, parce qu’on les projette. Et on les projette parce qu’on est intimement convaincu qu’on est doté d’un libre-arbitre, d’une volonté propre.

D‘ailleurs ON en prend à NOTRE aise avec les pronoms personnels on, nous et les notre, leur. etc Ils ne signifient pas grand-chose, mais comment faire autrement. Ce sont les équivalents collectifs du je.

L‘ennemi mortel de cette tendance, c’est l’objectivation ou la prise de conscience claire de tout ce qui se présente. Une pensée objectivée, bien consciente, perd tout pouvoir occulte.. « Nous croyons que les mots en savent plus que nous, et même plus que l’homo (d’où la métaphysique) «  (Paul VALERY) Arrêtons de le croire. Se réapproprier une pensée, c’est réabsorber la personnification.

La langue, c’est le destin. Les figures de style évoquées plus haut ne sont que des jeux de langue comme il y a en beaucoup. Il ne faudrait pas leur donner plus d’importance que cela. Mais chacune semble nommer ou désigner un référent abstrait. De chaque référent abstrait on fait une entité (bien définie : le fascisme le féminin , les gens de peu, l’amitié etc») On peut encore, à ce stade, revenir à soi et se servir de ces images pour se connaître. Mais cela continue. De ces entités, on fait des personnifications, et ces personnifications acquièrent leur indépendance par rapport à nous. Elles vivent leur propre vie et se retournent contre nous. L’écrivain tend à produire toujours plus de personnifications «  La mer, la mer toujours recommencée «  « le passé qui s’invite «  etc l’expression est forte. Mais il arrive que la trouvaille devienne inspiration, que l’inspiration penche du côté de la révélation, et que la révélation en vienne à se prendre pour une Révélation.

Comme toutes les créatures vivantes et probablement plus qu’elles, l’être humain est sensible et est affecté dans ses rapports au monde, aux autres, et à soi-même. Tout suscite en lui plaisir ou déplaisir, sentiments, émotions. Théoriquement, tout cela , dans l’altérité,est l’occasion de faire preuve d‘empathie. Mais n’importe quel désir de la part de quelqu’un d’autre, d’un groupe ou de la société provoquera plaisir ou déplaisir, sentiments, émotion chez l’autre, dans le groupe, dans la société. Faudrait-il toujours faire preuve d’empathie ? Même avec les conséquences des désirs les plus néfastes, les plus mauvais ?. Est-ce bien raisonnable ? Les membres de tel groupe qui avait de mauvais desseins s’entre-déchirent, qu’est-ce que ça peut nous faire ? Le déplaisir, le sentiment et l’émotion ne sont pas un certificat d’honorabilité.

Pour faire preuve de compassion sans approuver des idées regrettables (la compassion est une façon de justifier la cause qui a produit le malheur puisqu’elle authentifie et reconnaît le malheur) , sans leur donner de la valeur, il faut vraiment ne pas confondre l’individu et l’être au monde. Ce que notre culture essaie de toutes les manières de nous enseigner, c’est que l’idée d’un autre, d’une collectivité, a forcément, par principe, plus de valeur que la nôtre, c’est que la valeur, par principe ou immanquablement, est à l’extérieur, hors de soi. S’informer, lire, écouter mais ne pense-t-on pas qu’en faisant cela on accède forcément à des valeurs ou que c’est un moyen forcément de s’améliorer, de s’élever. D’où l’a priori dans l’activité. Circonspection à l’égard des valeurs qui surgissent automatiquement, spontanément dans notre esprit et s’imposent à nous comme des vérités intangibles.

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