LES CHEMINS DE L'INCONNAISSANCE

17 juin, 2016

ÊTRE L’AUTRE

Classé dans : Altruisme — inconnaissance @ 20:57

Quel autre ? N’importe lequel, il suffit d’y penser comme à un être, de lui accorder une existence. Cela peut être une personne ou une abstraction pourvue d’un esprit. Toute la question est de savoir quel autre on privilégie.

Comment ? Se mettre à la place de l’autre, prendre en charge ses intérêts, son désir c’est à dire ne plus compter soi-même, passer sa vie à essayer d’être l’autre et agir et parler pour l’autre.

Il y a d’abord une pensée, la pensée imagine une personne, un être, une entité. Cet être ou cette entité est doté d’une valeur, d’un sens et d’une existence pérenne. On prend fait et cause pour cet être ou cette entité, on la représente, on défend ses intérêts, on exprime ses désirs. Par exemple, un adulte qui en veut à un enfant, qui s’en prend à lui est un pauvre type. Cet enfant ne lui a jamais rien fait, à lui, personnellement. L’adulte ne fait qu’agir dans l’intérêt d’une morale, d’une conception de la vie à laquelle il a donné une existence et que cet enfant a mis en cause involontairement, sans le savoir.

Être l’autre, c’est essayer de donner vie aux idées, sentiments de l’autre, c’est les défendre et en témoigner.

Si on nous demande d’être l’autre, si c’est une disposition d’esprit qui est vivement recommandée, c’est au profit de ceux dont on a décidé pour des raisons idéologiques, culturelles, traditionnelles, systématiques, mais non objectives ou rationnelles, qu’ils méritaient, exigeaient soins, attention, sollicitude, écoute, égards, dévouement, sacrifice etc Il y a donc un certain nombre de catégories de personnes, un certain nombre d’entités qui seront toujours décrites comme exigeant que nous nous mettions sans cesse à leur place. C’est toute une culture. C’est le fruit d’une religion, le résultat d’une histoire, le produit d’un conditionnement séculaire.

Ainsi, ne pensons-nous pas quelque chose du genre : la société a des problèmes, la société se cherche, la société est malade, la société a des besoins, la société perd ses repères, la société a ses lois etc (comme si c’était quelqu’un) et on risque de se mettre à sa place et de prendre fait et cause pour elle. Ou alors, c’est la morale, les mœurs qui requièrent nos soins. Je suis la morale, je suis l’intérêt général, je suis ma religion, je suis le père, je suis la mère, je suis le bonheur du monde, je suis la paix du monde, je suis le futur du monde, je suis le parti, je suis la raison, je suis la culture, je suis telle ou telle cause, je suis le bien de l’autre, je suis le respect de l’autorité, je suis …. c’est à dire que dans tout cela je vois un être, à tout cela j’accorde une existence dans la durée, une histoire, un futur, un désir légitime. Tout cela vit en moi. Ou plutôt, je vis en tout cela, via tout cela. Je suis l’autre. Je pâtis des malheurs de tout cela, pas de ce qui m’arrive à moi, de malheureux.

Il y a bien longtemps que l’on se passe de chaperon, de directeur de conscience, de mentor etc. Ils sont devenus inutiles. On a tout intériorisé. Ils sont à l’intérieur. Nos pensées sont devenues raisons, maximes, sentences, jugements, préceptes et elles nous possèdent. Ce n’est pas moi qui vis, ce sont toutes ces choses qui vivent en moi. On en arrive à être tellement prisonnier d’un nombre considérable de pensées que l’on est isolé, ne pouvant plus échanger que des banalités ou faire des discours, et nous offusquant quand on est en face d’un comportement qui n’entre pas dans nos normes. C’est simple à comprendre : non seulement on réagit de façon conditionnée, mais en plus on ne conçoit pas que l’on puisse penser, vivre autrement. Assaut de raisons qui des plus éminents intellectuels aux plus simples quidams doivent s’imposer. Certains appelleront cela Dieu, d’autre la morale ou l’éthique, d’autre la citoyenneté peu importe. Ils sont sûrs d’avoir raison. Ils doivent avoir raison parce qu’il leur est impossible de penser différemment. C’est terminé.

Cela signifie que ce ne sont pas nos pensées, nos idées, on n’en dispose pas , ce sont des entités hors d’atteinte, qui s’imposent à nous.

C’est la conséquence nécessaire de cette propension à être l’autre : on attend que l’autre nous rende heureux puisqu’on fait ce qu’on peut pour rendre l’autre heureux. On ne peut pas ne pas compter sur la réciprocité. Vouloir rendre les autres heureux c’est attendre des autres qu’ils nous rendent heureux. Et cette structure mentale étant bien installée, c’est aussi dans des idées que l’on met son espoir d’être heureux puisqu’on fait tout pour être au service de ces idées. L’inquiétude, le souci suivent évidemment. Et le bonheur que l’on obtient est principalement dans le rêve ou la satisfaction d’avoir servi l’autre ou l’idée. Une certaine sorte de pensée nous le procure. On préfère rêver, se raconter des histoires, se faire une belle image de soi en étant l’autre plutôt que d’avoir à prendre en compte la réalité de son état, quand on est soi.

C’est grave, docteur ?

Finalement, dès son apparition, très tôt dans l’esprit, la pensée, la disposition intérieure nous mettent en situation d’être l’autre – et non pas soi - de prendre l’autre comme source ou point de départ de toute réflexion ou sentiment. L‘autre est en soi et on lui attribue toutes sortes de pensées, de désirs, de sentiments

L’esclave n’a pas de volonté propre, de vie propre, il est soumis au maître, il reçoit sa vie du maître. Il peut être content si le maître est content, malheureux si le maître est malheureux, inquiet, si le maître est inquiet. Il lui faut apprendre du maître ce qui se passe, ce qui compte, ce qui est important. Il lui faut apprendre de la personne, de l’entité, de la cause, de la valeur, à laquelle il est dévoué ce qui se passe, ce qui compte, ce qui est important pour éprouver, agir et parler en conséquence. Pour être, exister, via l’autre. Parce que lui-même a renoncé à être soi et à vivre en fonction de soi, pour soi.

Ou un but est notre but ou c’est le but de quelqu’un d’autre. Si on est l’autre, le but est celui de l’autre. Et si on ne peut pas faire autrement que de servir le but de quelqu’un d’autre, on est esclave, c’est à dire complètement désintéressé. C’est la démarche auto-sacrificielle. Etre l’autre, c’est surtout prendre en charge les désirs de l’autre, ce qui signifie que son propre désir ne peut exister s’il est différent ou contraire. Ce genre d’éducation est très dommageable pour le développement de la personnalité et pour le destin d’une personne.

Ce ne sont pas des arguments, des raisons, des idées qui nous possèdent, ce sont des entités, des formes d’esprit que l’on imagine derrière. Elles ne nous possèdent pas d’emblée mais à partir du moment où nous avons décidé d’être elles, leur prêtant du même coup une conscience et une volonté. Dieu est sans conscience et sans volonté, la société est sans conscience et sans volonté, la morale est sans conscience et sans volonté, le bien commun est sans conscience et sans volonté, ils n’ont que la conscience et la volonté qu’on leur prête.

Tout cela, ce sont des pensées dont on dispose ou ce sont des pensées qui nous possèdent parce qu’on est l’autre.

Ne voit-on pas que dans les conversations, on ne fait que commenter, promouvoir, relayer tout ce qui passe pour agir, avoir du pouvoir, avoir un destin, c’est à dire que lon sert l’autre. On parle de telle personne, parce que telle personne est importante et on parle de ce qui concerne cette personne. On parle de la religion, de la morale, de l’intérêt général, du futur du monde , du père, de la mère, du bonheur du monde etc non pas parce qu’on est personnellement et directement touché, impacté, mais parce que c’est l’habitude d’accorder à ces choses dont tout le monde parle un pouvoir et une existence certains. Woody ALLEN disait qu’il avait oublié pourquoi il allait chez un psychanalyste. Nous nous avons oublié pourquoi nous sommes l’autre.

On n’a pas à être l’autre quand l’autre est un concept (quand il se présente comme une fonction, un rôle, une idée). Quand est-ce qu’on n’est pas un concept ? 

Petite illustration de ce jeu (être l’autre) à travers un dialogue tiré de « La grève » de Ayn RAND.

Hank Rearden fabrique un acier aux performances uniques qu’il est le seul à fabriquer. L’Etat a pris des mesures soi-disant socialisantes, pour l’empêcher de se développer et d’acquérir trop d’importance en limitant ses droits de produire et de vendre. Un représentant de l’Etat vient trouver Rearden parce qu’il refuse de vendre son métal à un organisme d’Etat.  Ce représentant part du principe que Rearden va se mettre à sa place, d’une part parce qu’il lui sera naturel de faire plaisir, de satisfaire son désir pour être serviable (mentalité habituelle) et d’autre part parce qu’il est entendu que le gouvernement représente le bien, agit pour le bien commun. En conséquence, ce représentant part de l’idée que cette double raison s’imposera à Rearden. Le représentant se met aussi à la place de Rearden en lui attribuant cette disposition d’esprit, disposition qu’il ne peut pas ne pas avoir. sur laquelle on ne peut pas ne pas compter, et en essayant souvent de faire appel aux bons sentiments, à la cordialité de Rearden ou bien en tentant de l‘impressionner. Rearden peut interroger ce présupposé. (pourquoi serait-ce bien, qu’est-ce qui me le prouve, j’agis comme je l’entends. )

- Si j’ai bien compris, vous refusez de vendre du métal à l’Institut National des Sciences, monsieur Rearden,  susurra-t-il sur le ton de la confidence

- C’est exact, admit Rearden

- Vous savez que c’est une infraction délibérée à la loi

- C’est vous qui le dites

- Puis-je vous en demander les raisons

- Mes raisons ne vous regardent pas (fin de non recevoir à l’empathie ndr)

- Oh mais vous vous trompez, nous ne sommes pas vos ennemis, monsieur Rearden, Nous voulons être justes avec vous . Vous n’avez rien à craindre…Et nous aimerions connaître vos raisons ( serviabilité supposée)

- Faites connaître mon refus à la presse. N’importe quel lecteur vous les donnera mes raisons. Elles figuraient déjà dans les journaux il y a plus d’un an.

- Ah non ! Quel besoin aurions-nous de convoquer la presse ? Ne pourrions-nous pas arranger ça gentiment entre nous (ne pas investiguer sur ce supposé bien ndr)

- C’est de vous que cela dépend

- Nous ne tenons pas à y mêler la presse

- Tiens donc

- Non, nous ne cherchons pas à vous nuire

- Pourquoi l’Institut National des Sciences a-t-il besoin de dix mille tonnes de métal . C’est quoi ce mystèrieux projet ?

- Oh ça, c’est un projet capital pour la recherche scientifique, d’un intérêt considérable, socialement parlant qui pourrait profiter à toute la société mais malheureusement, en haut lieu, il ne nous est pas permis d’en dire davantage

- Parmi mes raisons de refuser, je pourrais vous dire que je ne veux pas vendre mon métal à des gens qui refusent de me dire à quoi il va servir. Ce métal, c’est mon invention. J’en suis moralement responsable, je dois savoir ce qu’on va en faire

- Oh là-dessus, vous n’avez rien à craindre, monsieur Rearden. Nous vous dégageons de toute responsabilité (votre bonne volonté à notre égard vous dédouane ndr)

- Et si je ne veux pas êtes dégagé de mes responsabilités

- L’Etat ne peut tout de même pas lorsqu’il s’agit de politique générale, tenir compte de vos rancoeurs personnelles contre une institution

- Je ne vous demande pas d’en tenir compte

- Comment ça ?

- Vous n’avez qu’à pas me demander mes raisons (nouvelle fin de non recevoir à l’empathie. Et pas de justification à donner à sa propre liberté ndr)

- Mais monsieur Rearden, nous ne pouvons pas laisser passer un refus d’obtempérer. Comment voulez-vous que nous réagissions ?

- Comme vous voulez

- La loi vous interdit de refuser de céder votre métal à n’importe quel client, alors à plus forte raison à l’Etat

- Eh bien alors, arrêtez-moi

- Monsieur Rearden, ceci est une discussion amicale, il n’est pas question de vous arrêter

- C’est pourtant l’argument suprême non, présent dans chaque parole que vous prononcez….je ne vais pas abonder dans votre sens et feindre d’avoir une discussion amicale avec vous Ce n’est pas vrai . A présent, faites ce que vous voulez

- Monsieur Rearden, l’Etat a besoin de votre métal ; Il faut nous le vendre. D’autant – et vous le comprenez très certainement – que l’Etat ne va pas attendre votre consentement pour avancer dans ses projets

- N’importe quelle vente suppose l’accord du vendeur…je vais vous dire ce que vous pouvez faire, Tenez, voilà le métal. Venez avec vos camions comme n’importe quel pillard, mais sans courir de risque, . Prenez tout le métal que vous voulez et partez ; Inutile de m’envoyer le règlement, je ne l’accepterai pas. Si vous voulez ce métal, allez-y, vous avez la force de votre côté

- Grand-dieu, Rearden, mais que diraient les gens ?

- Vous aviez besoin de moi pour que cela ait l’air d’une vente, d’une transaction régulière, juste et morale. Eh bien je ne vous aiderai pas.

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