LES CHEMINS DE L'INCONNAISSANCE

16 avril, 2015

LA PUISSANCE DU JUGEMENT, 2

Classé dans : Cliche — inconnaissance @ 11:42

Il faut bien voir que chaque mot est un cliché, et que parler c’est faire un certain usage de ces clichés.

Cliché dans le sens où je l’entends : «idée banale généralement exprimée dans des termes stéréotypés….….  stéréotype de l’expression linguistique, c’est un supersigne particulièrement fréquent et accepté et, par conséquent, plus facile à la fois à utiliser (émetteur) et à comprendre (récepteur)….Arrivé à son septième ou huitième livre, l’écrivain médiocre n’écrit plus qu’à l’aide de clichés qu’il s’est fabriqués lui-même et qui le dispensent de réfléchir, «  TLF On pourrait ajouter que les clichés sont des éléments définis, distincts, figés, et qu’il sont puisés dans le discours ambiant avant d’être utilisé. D’où leur résonance et leur succès.

« Les Français sont pessimistes » est un cliché. On répète ce propos. Les médias sont de grands pourvoyeurs de clichés puisqu’ils répètent ce que certaines « élites » ont dit, qu’ils répètent ce qui se dit, qu’ils répètent ce que eux-mêmes ont dit, même et surtout si ce sont des idioties car les idioties feront parler davantage et permettront de formuler d’autres clichés. Je suis sûr qu’une radio qui afficherait ouvertement son intention de ne dire que des sottises aurait beaucoup de succès. Elle inviterait les humoristes, les gourous olé olé, les originaux de toutes sortes, les fabulateurs, les astrologues, les inventeurs de sornettes etc

On peut aussi dire – c’est aussi juste – que le mot qui n’a pas de référent sensible est une idée banale, que c’est un stéréotype très fréquent accepté, que c’est un cliché.  En effet, quand une idée est devenue cliché, elle entre dans la définition de ce genre de mot. De toute façon, on peut dire n’importe quoi, on ne risque pas d’être démenti par la réalité. La toute-puissance de Dieu est un cliché, c’est aussi une partie de sa définition. Le sujet capable de décider, de faire un choix, est un cliché qui entre dans la définition de la liberté. Le Président est un cliché : le président en président avec son costume, sa posture, sa mine de de président – la bouche, le nez, les yeux qui se rapprochent, convergent – et ses discours de président. Il mime le cliché président. Ce qu’on dit du père ou de la mère, en dehors du rôle biologique, est un cliché. Cela rentre dans leur définition. etc Quand les clichés sont passés dans les mœurs, ils passent pour des vérités. Donc, quand on utilise ces mots, on reprend à son compte, on entérine tous les clichés qu’ils contiennent. (car il faut bien se faire comprendre en faisant allusion à ce que tout le monde sait)

« Chaque mot est un préjugé  » (Frédéric NIETZSCHE)

Le rapport avec la puissance du jugement est clair. En utilisant ces mots, on se fait le représentant de ces idées admises, de ces stéréotypes, on suppose que les autres ont aussi adopté ces idées. On a l’opinion publique, le discours établi derrière soi, on jugera sans pitié celui qui s’écarte de l’usage, et ce d’autant plus qu’on aura la foi dans ces idées ou qu’on aura été investi d’une mission. Les clichés permettent de juger parce qu’ils sont répandus et adoptés. On peut partir de cette acceptation et s’appuyer sur l’approbation générale. A cliché ou expression stéréotypée doit correspondre réaction stéréotypée. C’est facile. Socialisme est un cliché en ce qu’il rime automatiquement avec justice sociale. Donc c’est ce qu’on sous-entend pour juger ce qui n’est pas socialiste en utilisant ce mot.. Les mots qui n’ont aucun référent sensible sont forcément des clichés puisqu’ils reposent sur l’acceptation par tous d’un sens consacré.

Le mot dispense de réfléchir : il n’y a qu’à se reposer sur le sens d’usage en évacuant complètement la réalité humaine qu’il pourrait désigner puisqu’il sera compris, adopté . Et même, il contraint presque celui à qui on l’applique, de renoncer à cette réalité pour épouser le sens commun, ce sens n’aurait-il que très peu de rapport avec la réalité. Exemple actuel hyper-fréquent : « raciste ». Le sens commun s’impose, quel que soit le cas. Le jugement. prend ses aises : tout ce qui va, d’ordinaire, avec le mot, tous les groupes dans lesquels on peut faire entrer la victime, toutes les intentions qu’on lui prête, se déploient.  Face à des sentiments aussi inamicaux, à des personnes aussi hostiles , il est quasiment préférable de n’accepter aucun mot.. (le débat PLENEL/ FINKIELKRAUT était exemplaire à ce titre. )

André COMTE-SPONVILLE racontait cette anecdote à l’émission « les grandes questions «  De mémoire : une maîtresse avait donné un devoir à faire à ses élèves. L’un d’entre eux ne fit ostensiblement strictement rien. Quand la maîtresse lui en demanda la raison, il répondit quelque chose comme : j’en ai rien à fiche ou rien à cirer de votre ( ton) devoir. Il fut envoyé chez le directeur. L’histoire ne dit pas de quelle punition il écopa, mais peu de temps après, il était de retour dans la classe. COMTE-SPONVILLE se désolait de ce que ce jour-là, la maîtresse avait perdu son autorité, car tous les élèves de la classe pouvaient voir que lorsque l’on parlait ainsi à la maîtresse, il ne se passait rien. On peut voir les choses différemment. Devoir est un cliché. Il est entendu que c’est une bonne chose, il est entendu que la maîtresse donne des devoirs pour évaluer les élèves, il est entendu que tous les élèves doivent les faire, il est entendu que ce devoir ou son sujet devait être classique, ce n’est pas la maîtresse qui l’a inventé, c’est prévu. Mais elle est contente d’elle. Elle est dans son rôle. Elle est dans le cliché. En face d’elle, il y a un enfant qui se permet d’être lui-même et son insolence est une réponse à la suffisance de l’enseignante. Ce n’est pas une bonne façon de faire des études, mais c’est faire preuve de personnalité.

Ah oui, mais « enfant » est aussi un cliché, un cliché qui signifie : obéissance. Tant qu’il est enfant, il doit renoncer à sa personnalité, il doit s’écraser. Quand il sera adulte, dans certains cas, il pourra montrer de la personnalité. Sauf qu’il n’en sera peut-être plus capable après toutes ces années de soumission ou de résignation. (on est aux antipodes de ce que STIRNER préconise dans : « Le faux principe de notre éducation »)

Rappel : « Le point de départ de la pédagogie ne pourra plus être le désir de civiliser mais celui de développer des personnes libres, des caractères souverains ; voilà pourquoi la volonté, que l’on a jusqu’à présent si violemment opprimée, ne devra pas être affaiblie plus longtemps. Puisqu’on affaiblit pas le besoin de savoir, pourquoi donc affaiblirait-on celui de vouloir. Que l’on veille aussi à l’un si l’on veille à l’autre. L’insubordination et l’entêtement de l’enfant ont autant de droit que son désir de savoir. On met tout son soin à stimuler ce dernier ; que l’on provoque donc aussi la force naturelle de la volonté, l’opposition. L’enfant, à ne pas apprendre à sentir ce qu’il est, manque précisément le principal. Que l’on ne réprime pas sa fierté, sa franchise. »

Quand le cliché est conscient et consciemment accepté, cela donne le pacte. Quand le cliché est inconscient, cela s’appelle un conditionnement socioculturel. Quand on a la société au cœur, sans s’en rendre compte, (son salut, son bien, ses intérêts, son principe) on est du côté du cliché. On est un militant du cliché. On assène les mots en question comme des vérités. On est gravement atteint. Quand on est gravement atteint, il faut se faire soigner.

Le monde, la vie auxquels on rêve, sont bien plus beaux que le monde et la vie réels. Tout s’y passe à merveille. Fruits de notre imagination, affranchis des vicissitudes, des hasards et des nécessités de l’existence, ils sont idylliques. Ce rêve est un monde où les clichés sont devenus vrais. Ce qu’on se racontait sur la base de ces mots sans référents sensibles est devenu vrai. Dieu est comme on l’imagine, la liberté est comme on l’imagine, le père est comme on l’imagine etc Quel plaisir ! Ces histoires qui nous posaient tant de problèmes, qui nous causaient tant de soucis, parce qu’elles ne se vérifiaient jamais, dans notre imagination se réalisent. Il y en a qui sont prêts à passer tout le monde en jugement, à faire usage de violence, à agresser, à tuer peut-être pour défendre leur rêve.

On est si désireux de croire que le bien est l’âme du monde qu’on est prêt à le voir partout. L’histoire, le spectacle du monde, les drames et crimes innombrables, les méfaits incessants des puissants, les choses qui dégénèrent, tous les problèmes personnels, rien n’abat notre croyance que le bien est l’état normal, naturel, du monde. On lui donne un nom : Dieu, l’Esprit, l‘humanité future, le progrès etc La preuve et la meilleure expression de cette foi dans le bien est notre passion dévorante, notre dévouement constant et total pour ces mondes idylliques, que l’on échafaude, théorise, imagine . C‘est le royaume des clichés et des mots abstraits, généraux, creux. C’est là où vit le père-Noël.

«  En toute occasion, vos actes sont destructeurs des intérêts fondamentaux de l’homme puisqu’ils sont issus de la pensée qui est une chose morte. Forcer la vie à s’adapter à vos idées mortes et à vos hypothèses est votre difficulté fondamentale…vous voulez savoir ce que vous êtes. Le problème est là. Vous n’avez aucun moyen de savoir, vous ne pouvez pas le savoir. Ce que vous savez est toujours relié à ce que vous voulez être « (UG)

Cela repose sur l’idée que tout le monde, que tout concourt au bien, tout le monde, tout veut le bien. On exclut l’idée que le sens profond est la corruption. (tout va vers la dégradation, la décadence, la souffrance, le mal) épousant en cela le point de vue de Francis BACON : «  Le mal dans la nature humaine telle qu’elle est pervertie, possède un mouvement naturel et se renforce au fur et à mesure que le temps passe «  On exclut aussi l’idée que tout est impersonnel, amoral : aucun animal ici-bas n’est, selon nous, exprès formé par la nature, aucun n’est fait à dessein par elle. Elle le produit malgré soi, il est produit malgré lui. Aucun devoir. Inimaginable de penser que nous sommes exactement dans la même situation.

La personnalisation, c’est l’inverse. Tout est bon pour faire vivre le commun. Cela passe aussi, et peut-être surtout, par le sentiment. La séparation d’avec l’autre se passe aussi et surtout dans le cœur. Or le commun affectif repose sur la personnalisation. La personnalisation est à la mode. Surtout dans l’univers familial, social, car elle s’oppose à l’exigence absolue de la société qui est que nous fonctionnions selon les règles, que nous assumions un rôle déterminé, normalisé, standardisé, que nous nous fondions dans le groupe, que nous soyons bien conformes. Le moi est à la fois complètement général, impersonnel et à la fois assoiffé de reconnaissance et d’approbation sociale. C‘est parfait : « La société culturelle nous a créés en tout et pour tout afin de maintenir la continuité et le statu quo. Conjointement elle a créé une idée, celle de l’individu. Mais en réalité, il y a conflit entre les deux, l’idée de l’individu et l’impossibilité de fonctionner en tant qu’individu séparé et distinct de la totalité de la pensée et des expériences de l’homme ….Cette dualité a provoqué en nous une situation névrotique «  (UG)

La personnalisation est impliquée dans la relation interpersonnelle, même si on ne sait pas, en fait, ce qu’est une personne (cliché). Si on peut et même doit aimer en soi ce que l’autre aime en soi, et si on veut que l’autre soit comme on l’aime, cela donne, dans la vie courante de l’adulte : les égards qui me sont dus, je les dois aux autres et inversement ; les sentiments que je dois avoir pour les autres me sont dus. On veut bien, parce que l’abnégation, c’est bien, et l’égoïsme, c’est mal, vivre par procuration - tirer son bonheur du bonheur de l’autre -mais il faut absolument en retirer du bonheur. Il faut qu’on reconnaisse notre contribution. (D’où la récompense promise dans la religion : Dieu se réjouit que je sois conforme à ce qu’il souhaite, mais il faut qu’il me récompense. Le panthéisme et même le déisme ne sont plus à la mode. Il faut un Dieu personnel. Ce qui serait aussi impensable, c’est qu’il se fiche de ce que je suis ou qu’il ne prévoit pas de récompense) On est dans le commun sentimental. Si on attend une récompense, c’est que l’on croit en l’existence d’une puissance supérieure personnelle.

Quelle personne ? La personnalisation ne peut exister qu’à partir du moment où on se pense. C’est la pensée qui donne un sens et une existence à ce que nous appelons : personne. Parmi les millions de critères que la socioculture fournit pour se penser, nous héritons d’un certain nombre.  C‘était mieux avant ? Au-delà de la nostalgie, de l’idée d’un âge d’or, de la raison qui nous conseille d’aller de l’avant, il y a un sentiment indéracinable. On regrette le temps où on ne se pensait pas, où on ne se jugeait pas. Qui peut éliminer cela ?

Tant que l’on sera convaincu de connaître ce qui est bien pour tout le monde, tant que ce sera une conviction constitutive du moi (une conviction sans laquelle on ne peut pas vivre), tant que l’on sera au service d’une idée générale du bien, on sera sensible, victime du jugement des autres, car, réciproquement, on sera bien obligé d’accepter que les autres parlent au nom d’un bien général. Si on juge les autres en fonction d’une idée du bien, donnée, générale, il faut bien que l’on accepte d’être jugés. C’est vivre, en effet, sous la coupe de cette idée d’un bien commun. Le commun, est là, non plutôt ici, non, c’est ceci, non , c’est dans l’air, dans c’est par là, on cherche

« Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » disait Saint-Paul. Pauvre imbécile ! C’est parce que tu veux faire le bien que tu fais le mal.

Stéréotype, acceptation entendue de la vérité , société au coeur…c’est une nouvelle façon de décrire le commun. Cela exclut la séparation, le non-commun. Cela permet le jugement. Cliché, stéréotype-groupe-norme-loi-violence.

canar

La religion ou le culte de la société a remplacé la religion divine. On doit tout faire pour elle, on doit ne penser qu’à elle, on doit la faire passer avant tout, elle doit être le centre de nos vies. « A quelle distance sommes-nous des Lumières «  se demandait Etienne KLEIN récemment (de la philosophie des Lumières) . Si les Lumières, c’était s’émanciper, se libérer de la tutelle d’un maître à penser, (à l’époque plutôt la religion) si c’était s’autoriser à penser par soi-même, alors en matière politique et sociétale, on est de plus en plus éloigné des Lumières.

 

 

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