LES CHEMINS DE L'INCONNAISSANCE

10 avril, 2015

LA PUISSANCE DU JUGEMENT, 1

Classé dans : Jugement — inconnaissance @ 20:19

La teneur d’un jugement peut nous paraître erronée, fausse, aberrante, il n’en reste pas moins que le fait d’être l’objet d’un jugement, quel qu’il soit, ne nous laisse pas indifférent. Comme si n’importe quel jugement avait le pouvoir de nous faire réagir voire de nous amener à nous justifier.

Dieu ne serait pas Dieu s’il ne jugeait pas. Un Dieu tout amour ou un Dieu neutre (Dieu=Nature de SPINOZA) n’aurait pas ce pouvoir, cet effet sur nos vies, surtout si nous sommes croyants. Et il ne nous conduirait pas à juger les autres. C’est simplement l’idée que DIEU est le Bien, la Vérité suprêmes en fonction desquels tout est critiquable. Mais il n’y a pas que Dieu qui prétend être une Vérité ou un Bien suprêmes ;

Des gens essaient de nous convaincre d’acheter leurs articles, ils n’y parviennent pas toujours ; des gens essaient de nous rallier à leur cause, ils n’y parviennent pas toujours ; des gens nous dissuadent de faire ceci ou cela parce que c’est mal, ils y parviennent beaucoup plus souvent ; des gens nous accusent de telle ou telle chose, ils réussissent presque toujours à obtenir des réactions de notre part, et les sentiments voulus.

On a inventé des tas de mots censés être légitimes pour désigner : le commun. Une fois les mots inventés et acceptés, il a fallu effectivement croire en l’existence de ce commun en racontant des tas de choses à son sujet et en créant des environnements culturels adéquats.

Le mot homme, par exemple, attribué à tous les êtres humains, est censé désigner une sorte d’essence commune à eux tous au-delà de leurs différences incontestables. . (ce qui, en chacun est un homme) Et comme on ne trouve rien de tel, on a raconté beaucoup d’histoires à ce sujet au fil du temps. (il devrait être comme ceci, c’est cela qui le définit etc) .Quel embarras ce serait d’avoir à trouver après une enquête honnête et rigoureuse, ce qui est véritablement commun aux individus. On préfère continuer à douter, à éluder la question ou s’en tenir à une pétition de principe (c’est à dire à faire comme tout le monde).  

Comment fonctionne ce commun ?

SADE écrit : « Convainquez-vous qu’il n’existe absolument rien entre un autre homme et votre individu, et vous verrez que vos plaisirs s’étendront d’un côté pendant vos remords s’éteindront de l’autre « 

STIRNER écrit : « Notre faiblesse n’est pas d’être en antagonisme avec les autres …mais de ne pas être complètement séparés d’eux, nous cherchons une affinité, un lien, et nous trouvons dans la communauté notre idéal….comme être unique, tu n’as plus rien de commun avec les autres « . Là, il s’avance un peu trop. Qu’en sait-on ? En revanche, peut-on concevoir du commun sans passer par des concepts et sans prendre ces concepts eux-mêmes, et eux seuls, pour le commun ?

UG dit : « Vous ne pouvez pas partager et transmettre vos expériences parce que, suivant la manière don vous fonctionnez actuellement, chaque individu vit dans un monde isolé et différent sans aucun point de référence commun….Je ne peux pas communiquer et vous ne pouvez pas comprendre parce que vous n’avez pas de point de référence par rapport à ce que je dis. « 

Ce qui apparaît clairement c’est que le commun que l’on trouve, que l’on conçoit est toujours une création. (Ce n’est pas, par exemple, parce que deux personnes s’aiment mutuellement que leur amour est identique.)

Si vous répondez oui à la question : y-a-t-il du commun, cela veut dire qu’il y a des choses communes, que vous souscrivez à ce qui se voudrait ainsi, que vous faites droit aux éléments qui ont ce sens. Ce qui est valable pour l’autre est valable pour vous, non pas de façon claire et raisonnée, mais par principe ou implicitement. C’est à dire qu’il n’est plus possible de considérer que ce que dit l’autre n’est valable que pour lui, que les ponts jetés vers vous par l’autre ne vous atteignent pas, que, pour reprendre les mots de jésus à l’envers, il n’y a rien entre l’autre et soi.

On peut donc déjà comprendre que la première condition pour être sensible aux jugements des autres est cette idée d’avoir des choses en commun avec eux. La deuxième condition, qui embraye immédiatement sur la première – c’est la suite logique – est le désir d’être agréable, de faire plaisir à l’autre (prendre ses propos en considération, leur accorder du crédit, en faire une occasion de se relier à lui etc)

Et cela, c’est fatal, c’est la voie de la soumission, de la dépendance. Car un jugement est aussi une plainte. Il inclut une plainte, il prend prétexte d’une plainte. L’autorité juge en fonction de l’état de perfection à laquelle elle est associée et qui serait troublé. La femme juge en fonction de tous les droits, de tous les devoirs qui lui sont dus, la société ayant fait d’elle son centre de gravité (famille matriarcalisée, confort et le consumérisme qui va avec, renoncement à la force – sauf avec les enfants – égalitarisme) Le moraliste juge en fonction de la vertu à laquelle il s’identifie et qui serait malmenée etc La plainte est l’envers de l’état idéal en fonction duquel on juge. Faire plaisir, être agréable, c’est vouloir réparer ce préjudice que le juge aurait subi. C’est compatir en permanence, être le jouet de tous ceux qui savent se plaindre et juger. Cela donne aussi l’idéologie victimaire. Qu’il y ait des victimes à qui on doit réparation, c’est d’accord. Mais elles sont instrumentalisées et servent de justifications à ceux qui défendent une idéologie. (pour trouver les causes en vogue à une époque donnée, il suffit de chercher quels genres de victimes sont mis en valeur. On retrouvera aussi les essentialismes)

Il n’y a pas de raison de faire plaisir à quelqu’un qui se sert d’un idéal sans aucune légitimité et dans l’unique but de nous culpabiliser.

Le jugement est une agression, qu’elle soit brutale ou habile, mais cette agression semble être inhérente à l’existence et elle se pare toujours des oripeaux du Bien. Elle est toujours remplie de bonnes intentions. En fait, c’est une extension du domaine de la lutte, mais avec des moyens plus policés. On convient, par exemple, dans une bonne société, de ne pas se critiquer mutuellement. La critique, le jugement sont dirigés vers les seuls absents ou restent très généraux.

On a vu que notre monde, nous-mêmes, ne nous appartenaient pas, nous étaient étrangers mais que nous devions assumer la responsabilité de faire vivre et de défendre cet « alien »

Notre cœur ne nous appartient pas. Notre corps ne nous appartient pas. Notre environnement proche – notre chez soi – ne nous appartient pas. Notre comportement ne nous appartient pas. Notre personnalité ne nous appartient pas. Pourquoi ? Tout cela est nommé, défini, connoté, jugé, par la culture. Nous pensons tout cela avec des éléments de la culture qui nous sont d’abord étrangers. Le sens de tout cela est donné par la socioculture. La valeur de tout cela est donnée par la socioculture. La socioculture, à travers le langage, les mots, juge tout depuis le début, donne à tout cela une dimension étrangère. Etrangère, oui, il y a toujours un gap entre la pensée de quelque chose et notre expérience de cette chose. Nous sommes même le souffre-douleur de la socioculture, car en pensant le monde, en nous pensant, en acceptant que les autres nous pensent, nous acceptons d’être jugés en permanence. (je me pense avec) Toute la culture est idéaliste. Elle représente un mythe, une utopie. En conséquence, nous sommes très sensibles, très meurtris, et le moindre jugement de valeur, la plupart du temps, ne nous fait pas sortir de nos gonds mais nous trouve, avec le temps, très vulnérables et douloureusement atteints. Comme un boxeur largement battu aux points qui ne parvient plus à se défendre.

« La vie, elle ressemble à ces soldats sans armes qu’on avait habillés pour un autre destin «  (ARAGON)

L’idée d’avoir à défendre ce qui serait commun, l’idée d’avoir à réparer un préjudice causé par nous à un état meilleur, l’idée qu’il faut endurer, supporter tout cela dans l’intérêt du bien rendent le jugement très puissant .

Tout cela ne tient que parce que l’on admet l’existence d’un commun que l’on habille, pare de mille façons, sans jamais prouver son bien-fondé. On prétend toujours savoir comment autrui doit se comporter en partant de l’idée que notre idée propre du bien est la bonne et doit être généralisée. Nos propres généralisations doivent l’emporter. C’est le sens de tout message tant soit peu universaliste. Toute idéologie (politique, religieuse) part d’une certaine conception du commun. Dans ce cadre, au niveau individuel comme au niveau institutionnel, les mots peuvent être de pures provocations. « Une honte » disait l’ange blanc de Rome à propos du naufrage au large de Lampédusa. Comme si on était personnellement responsable des problèmes des immigrés, comme si on était personnellement responsable de leur naufrage, comme s’ils n’y étaient pour rien. . Les mots du commun seront aussi un enjeu quand il s’agit de formater l’opinion publique.

Mais….

Quand est-ce qu’une personne trahit son idée du bien pour rendre vraiment service à quelqu’un d’autre, pour lui donner ce qu’il désire ? Quelle personne vertueuse ou considérée comme telle, quel bienfaiteur de l’humanité, quel modèle d’homme agira avec quelqu’un d’autre en contradiction avec son idée du bien. C’est en retirer un contentement personnel. L’autre, dans ce cas, ne sert qu’à cela. (Les autres doivent se satisfaire de l’idée que l’on est satisfait de soi quand on a été fidèle à son éthique. En face d’elle, ils ne comptent pas) Où est-il le bien commun ? C’est mon idée du bien commun que je sers au détriment de l’autre. C’est mon plaisir qui compte. Le bien commun est commun en enlevant cet autre, et cet autre, et cet autre. C’est bête !

Quand est-ce qu’une personne qui attend fermement qu’une autre réagisse pense comme elle l’entend, qui prétend pouvoir compter sur du commun, est prête à réagir et penser comme l’autre l’entend avec la même diligence ?

Non, l’idée de commun ne fonctionne que dans le cadre d’une idéologie.

Mais le commun, inclus dans une idéologie, est forcément le fruit de l’imagination, donc c’est du spirituel, c’est un rêve qui suscite notre sentimentalité, notre romantisme, un rêve émollient. (les images mentales sont du genre émouvantes. Nous l’avons tant aimé la révolution) Embrasser une idéologie fondée sur une certaine conception du commun (fraternité des enfants de Dieu par exemple), c’est encourager en soi, peut-être à n’en plus finir, cette sentimentalité, ce romantisme émollient. Nous versons dans une certaine métaphysique qui fait que nous nous identifions à l’autre, à ses malheurs, ses chagrins, ce qui s’ajoute par conséquent à la somme des nôtres.

Sans commun, sans idéologie, c’est à dire sans une conception du Bien passant pour la vérité universelle ou générale, le jugement de valeur d’une personne est-il possible ? Si nous sommes différents, ce qui convient à l’un ne convient pas à l’autre, pas de bien commun. Sans commun, sans idéologie ou conception du Bien commun, pas d’atteinte à une idéologie ou à une conception générale du Bien. On ne peut s’en prévaloir, se référer à telle ou telle valeur humaine en tant que telle pour faire des reproches aux autres . Seul reste le préjudice réel causé à des individus réels, précis. C’est au lésé de réagir,, pas à un tiers au nom d’un supposé Bien commun.

A l’opposé de l’indépendance d’esprit, de la liberté individuelle, il y a le désir d’appartenir au groupe. (instinct grégaire, mimétisme, conformisme etc ) Pas de groupe sans codes, sans signes de reconnaissance. Peut-être regarde-t-on avec quelque mépris les rites traditionnels des tribus africaines (scarifications ou autres signes corporels, danses etc) sans voir que nous avons adopté un nombre bien plus important encore de signes de reconnaissance tout aussi arbitraires et cocasses. Cela concerne tous les domaines (apparence vestimentaires, coutumes, comportements, échanges etc) il faut que l’on puisse reconnaître chez l’autre ce qui existe chez soi. Il faut que l’on puisse se référer à la même chose. Il faut que l’autre nous rassure, nous conforte. La pression est d’autant plus forte que le groupe est solidement constitué. Toutes les catégories sont concernées, jeunes et moins jeunes. Toutes les catégories sociales, tous les groupes, communautés, existent à travers ces signes. Justement, le jugement de valeur n’existerait pas sans ce désir d’appartenir au groupe. C’est parce que le commun est devenu loi, valeur absolue, qu’il autorise le jugement. Ainsi que nous l’écrivions : le collectif, le groupe, la société, c’est notre référent en matière de morale. Le langage exprime cette culture. Le commun, le groupe est terriblement prescriptif, et terriblement pressant. Alors pourquoi ce mépris, cette distance, cet amusement devant les négresses à plateau et ce culte de nos propres signes de reconnaissance ? Ils nous nuisent tout aussi bien.

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Donc, il va être difficile, si on est gentil, si on est influençable, si on est désireux d’être très sociable, si on veut jouer collectif, de rejeter, ignorer, balayer, envoyer balader, les idées de bien commun qui servent au jugement. Et fonctionner ainsi, c’est fonctionner comme un moi. On ne se rend même plus compte du fait que celui qui nous reproche quelque chose ne parle pas de lui, de son cas, mais d’un élément culturel, censé être commun. On ne se rend même plus compte qu’il s’autorise de notre devoir supposé d’appartenir au groupe. Il ne se rend même pas compte qu’il n’est qu’un jouet, mais un jouet qui a besoin d’un public, réel ou virtuel.

Ce n’est pas désir contre désir, mais raison culturelle contre raison culturelle. Ce qui prévaut, en ce qui nous concerne, ce n’est pas notre sentiment, notre désir, notre conscience du moment, c’est je ne sais quel critère socioculturel convenu. Et c’est sans fin. Mais comme le disait Paul VALERY « Le veau d’or, il vaudra moins cher demain, que le veau naturel «  La sociabilité paraît bien sympathique, mais elle ouvre la porte à tous les jugements possibles et imaginables.

Le commun, le semblable, est le premier fantasme. Au départ, c’est l’idée (comme on l’a vu dans l’article  : « la relation interpersonnelle ») que l’autre aime chez nous ce qu’on croit qu’il aime parce qu’il s’y retrouve, et donc l’idée que ce qu’on croit qu’il aime, quand cela fait défaut, peut rendre l’autre malheureux, parce qu’il est privé de lui-même. Ebauche de pouvoir. «  Quand vous tombez amoureux de quelqu’un, vous reconnaissez l’amour qui est en vous, même lorsque vous pouvez croire qu’il dépend de celui que vous aimez. …Alors prenez conscience que l’autre est vous-même, quand les conflits et idées de séparations apparaissent, il y a naturellement de l’amour malgré tout «  (Liza HYDE)

C’est l’idée que l’on peut et même doit aimer en soi ce que l’autre aime en soi, (si on aime l’autre) et par conséquent, que l’on peut, à bon droit être désolé, et être revendicatif quand on nous empêche d’être ce qu’on croit que l’autre aime. Inconvénients : on veut aussi que l’autre soit comme on l’aime, et on n’est pas soi quand on veut être un miroir. (Beaucoup de comédies partent de là) Sans compter que l’on risque de vivre par procuration : tirer son bonheur du bonheur de l’autre, voire pire si l’on est dévot, ne pas pouvoir être heureux tant que quelqu’un est malheureux. Prétentieux qui croient être sortis de la cuisse de Jupiter et qui se croient en partie responsables du malheur voire de la marche du monde. (la vanité des croyants est immense, ce qui les rend terriblement susceptibles) A coup sûr, ils vivent cela au quotidien à propos de tout. Pour ceux-là, le jugement est tout-puissant.

Après, ce que l’autre est censé aimer en soi, ce que l’on croit que l’autre aime en soi prend une dimension culturelle, sociétale. L’autre, c’est le groupe.

Des éléments de réflexion voisins ici http://edc.revues.org/522

 

 

 

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